30 janvier 2012
David Grossman à Bruxelles !
PlusC'est un étrange cauchemar que vivent Nadia et Ange, couple d'instituteurs respectés de la ville de Bordeaux.
Car subrepticement, de façon tout à fait insidieuse, la crainte, le mépris et la haine de leurs concitoyens sont venus peser un peu plus chaque jour sur leurs épaules.
Sans raisons apparentes, ou tout au moins si ces raisons existent, elles « ne dépendent certainement pas de quelque chose en nous que nous pourrions modifier », avoue Nadia.
Jusqu'au jour où Ange revient de l'école avec « un trou sanglant, à peu près au niveau du foie ». Qui l'a blessé? Ou plutôt que symbolise cette blessure, par laquelle un voisin constate que « c'est sa pauvre âme qui suppure! ».
La première moitié du livre de Marie Ndiaye est à mon avis époustouflante. On y retrouve l'atmosphère angoissante et absurde du Procès ou de La métamorphose de Kafka, quelque chose de La moustache d'Emmanuel Carrère également.
Les deux principaux protagonistes semblent admettre un état de fait apparemment inexplicable, se résoudre à être victimes de la vindicte populaire, comme si, malgré tout, le plus sage était de courber l'échine, de se résigner, pour l'exemple ? Ou parce qu'au fond ils devinent qu'ils incarnent quelque chose que la société veut et doit bannir: « il y a des cas, certainement, où je dois accepter d'être traîté comme je ne le mérite pas, pour un bien commun dont je n'ai pas conscience » finit par affirmer Ange.
L'atmosphère de contamination, d'enlisement, est formidablement bien rendue grâce à une écriture toute en nuances. Leurs élèves, leurs collègues, et jusqu'à leurs enfants, changent de visages, au mieux les fuient, au pire les agressent.
Jusqu'à la ville aimée, capitonnée de brouillard tout au long du roman, qui révèle son caractère malveillant à travers quelques séquences tout à fait cauchemardesques où Nadia se voit bel et bien manipulée par la cité qui se joue d'elle en lui faisant perdre tout repère dans les quartiers qu'elle connaît cependant comme sa poche: « même la ville (...) ne veut plus de nous. Soit, comment t'expliquer ça, elle se contracte pour nous expulser, soit elle se dilate monstrueusement pour nous perdre, soit, je l'ai vu de mes yeux, elle se transforme pour qu'on ne la reconnaisse pas. »
Mais petit à petit le doute s'insinue. Le couple est-il vraiment aussi innocent qu'il y paraît' En progressant dans la quête de Nadia et en pénétrant mieux ses pensées, puisque c'est elle qui nous parle, quelques vilénies peu à peu se dévoilent ? égoïsmes, violences physiques et morales ? toute la noirceur d'un coeur, ce coeur auquel elle fait beaucoup allusion, et de plus en plus à mesure que le récit progresse.
A quoi rime d'ailleurs sa transformation physique, cette façon de prendre plus de volume à chaque page ? Pourquoi cette violence contenue lorsqu'elle évoque sa petite-fille ? Quid de la blessure d'Ange, du voisin indiscret et omniprésent ?
Bien sûr certaines réponses viendront. J'ai pourtant regretté que la dernière partie verse dans un fantastique un peu grossier à mon goût: la subtilité de l'écriture et de l'intrigue aurait mérité une chute plus convaincante. Comme si Marie Ndiaye s'était essouflée de tenir si bien son lecteur en haleine, juste un peu trop tôt.
Il eût fallu à ce Mon coeur à l'étroit une fin à l'image de celle de la Moustache précédemment citée. Qui laisse le lecteur glacé d'effroi, tout simplement abasourdi. Mais c'est tout de même une découverte que cet ouvrage, qui laisse présager une grande romancière en devenir.
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