Deux livres de philo

Nicolas Zurstrassen

P. Michon, Les rythmes du politique - démocratie et capitalisme mondialisé, Les prairies ordinaires, 2007

Destiné à devenir un programme de recherche, plus qu'à être une thèse à vocation totalisante, l'ouvrage de P. Michon n'en reste pas moins fortement ambitieux et novateur. Novateur par rapport à une sclérose intellectuelle qui, nous dit l'auteur en des termes virulents, n'a pas du tout pris en compte la radicale nouveauté du capitalisme contemporain, ni embrassé l'exigence d'interdisciplinarité nécessaire pour appréhender celui-ci.

Pour tenter de pallier cela, Michon élabore une construction conceptuelle exigeante, centrée autours de la notion de « rythme », définie comme « manière de fluer », afin de sortir autant de l'individualisme méthodologique, qui ne voit que des individus souverains, et du holisme qui ne voit que des individus aliénés par un système structurel. L'auteur convoque à cette fin une constellation de travaux: la linguistique de Benveniste, l'anthropologie de Mauss, les philosophies de Foucault, Deleuze, Simondon,...etc.

Aujourd'hui, apparemment délivrés des pressions systémiques dans leurs relations aux autres, superficiellement « libérés » du pouvoir qui s'exerçait sur eux, les individus n'ont pas gagné pour autant en puissance d'agir, ni individuellement, ni collectivement. Un pouvoir contraignant peut en effet se manifester sans qu'une volonté de domination ne soit clairement exprimée. A contrario, une "contrainte" sociale peut être éminemment libératrice pour un collectif.
Les concepts de Michon nous aide appréhender ces forces paradoxales, en vue de construire ensemble une démocratie « eurythmique »: ménageant une place aux rythmiques individuelles autant que sociales, dans leur nécessaire enchevêtrement.

Espérons que cet ouvrage passionnant sera entendu par certains héritiers de la « théorie critique » qui, répétant religieusement leurs maîtres participent, selon l'auteur, au conditionnement qu'ils dénoncent par ailleurs.

F. Dosse, Gilles Deleuze et Félix Guattari : Biographie croisée, Broché, 2007

Une remarquable idée sous-tend le livre de F. Dosse: suivre le trajet croisé de Félix Guattari et de Gilles Deleuze en montrant comment les concepts créés à « quatre mains » sont issus de leurs propres pratiques d'écritures, dans des séances haletantes et des échanges épistolaires foisonnants. Comment s'agencent les flux entremêlés des deux comparses, pour se métamorphoser en une « machine d'écriture » dans laquelle ce qui revient à l'un ou à l'autre devient indissociable, imperceptible: Guattari/Deleuze-Deleuze/Guattari? Ceci, afin de mieux saisir comment l'indistinction entre la pratique et la théorie peut prendre une tournure réelle et efficiente, par l'expérimentation d' une écriture à deux.

L'ouvrage est conséquent, peut être un peu trop. Issu d'un travail de recherche ardu et méticuleux, qui mérite d'être salué, Dosse a choisi de diviser son livre en deux volets: l'un qui présente la trajet singulier de chacun, l'autre où l'on parcourt leur devenir commun. Si l'une est plutôt bien présentée, on peut regretter toutefois que les lignes consacrées à leur réelle collaboration soient finalement assez rares. On aurait aimé une analyse plus fine des créations « telles qu'elles se font », dans leurs fabrication, leur production à même les territoires.

Biographie croisée...Dommage que l'auteur ait privilégié la « biographie », contre laquelle Deleuze-Guattari ont d'ailleurs lutté, plutôt que les croisements intensifs qui ont menés aux beaux et efficaces concepts de: devenir-moléculaire, déterritorialisation, corps-sans-organes, agencements collectifs d'énonciation, machine de guerre...etc.

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