30 janvier 2012
David Grossman à Bruxelles !
PlusEntre la réélection de Lincoln en 1864 et son assassinat le 14 avril de l'année suivante, a eu lieu en Amérique la plus sanglante des guerres civiles : menée tambour battant par le général nordiste William Sherman contre les forces confédérées, à la tête d'une armée de 60 000 hommes, nous voici en plein coeur de la guerre de Sécession.
La marche, de E.L. Doctorow, nous plonge au coeur du bruit et de la fureur qui scandent cette « longue marche vers la mer » du général Sherman, de la Géorgie à la Caroline du nord.
Carnages, fusilades, débâcle, exode de toute une population: l'auteur se fait tour à tour historien, reporter, ethnographe.
Car ce que décrit Doctorow ça n'est « pas seulement une armée en mouvement mais une civilisation déracinée, comme si toute l'humanité avait pris la route » : 25 000 esclaves libérés se joignent en effet progressivement à la caravane hétéroclite des troupes de Sherman, sans parler des déserteurs, des familles dispersées, des médecins et infirmières improvisés...
Avec une précision tolstoïenne l'auteur nous entraîne au coeur de cette marée humaine déboussolée, hagarde, épuisée, sans feu ni lieu, qui telle une lame de fond progresse inexorablement vers un destin qui lui échappe.
De cette vaste fresque trépidante se détachent sous la plume de Doctorow quelques personnages clés, symbolisant chacun une facette de cette grande aventure humaine et historique.
Le docteur Wrede Sartorius, brillant et froid médecin réputé pour ses amputations achevées en "moins de 9 minutes", Emily, jeune fille de bonne famille ayant trahi ses convictions pour s'improviser infirmière à sa suite ; Mattie Jameson, veuve et mère éplorée à la recherche de ses fils soldats disparus ; Arly le déserteur qui volera l'identité d'un photographe officiel et improvisera un attentat contre le général Sherman... Hugh Pryce, jeune journaliste dépêché par le Times pour couvrir la guerre ; David, petit gavroche noir en quête d'une famille, et la très belle Pearl, fruit d'une union entre un planteur et une esclave, jeune noire à la peau blanche, travestie en petit tambour pour conquérir sa liberté...
"çte marche (dira Arly), c'est la nouvelle façon de vivre. Pas si nouvelle que ça d'ailleurs. Tu prends ce qu'y te faut là où tu te trouves, comme un lion dans les plaines, un faucon dans les montagnes, qui sont aussi des créatures de Dieu."
Doctorow réussit si bien à nous plonger au coeur de cette vaste épopée que le lecteur se laisse lui aussi entraîner, inlassablement, sur les pas de ces hommes dont la marche fut, pendant de longs mois, une "nouvelle façon de vivre".
La route que suivent l'homme sans patronyme du dernier roman de Cormac McCarthy et son fils est une route d'épouvante.
Dans un monde dévasté par un fléau qui demeure inommé, un père et son petit garçon cherchent à rejoindre la mer, où ils espèrent trouver un peu de chaleur. L'espèce humaine s'est physiquement éclipsée de ces contrées glacées, ravagées, noyées de cendres, quelques années auparavant probablement. L'homme et l'enfant dérivent donc dans des paysages squelettiques où chaque jour de survie est un exploit de plus, où chaque abri rencontré, chaque ration de nourriture glanée, un miracle.
Traînant leur misérable bagage, un chariot contenant leurs maigres provisions et une bâche contre la neige, ils avancent. Croisent parfois ceux que l'enfant surnomme "les méchants", hommes déshumanisés, figures de cauchemars, qui donnent lieu à quelques scènes absolument glaçantes.
La lecture de La route procure un choc émotionnel difficilement descriptible.
Ces deux personnages, survivants d'une apocalypse, sont infiniment touchants. Le père, qui affronte avec une invraisemblable bravoure le quotidien pour son fils tout en luttant contre le sentiment d'absurdité que lui inspire cette vie qui n'en est pas une : "Même à présent une part de lui-même souhaitait qu'ils n'eussent jamais trouvé ce refuge. Il y avait toujours une part de lui-même qui souhaitait que ce fût fini."
L'enfant, hanté par la peur, et cependant tellement lumineux et pur, tellement humain dans cet univers barbare, qui rêve de secourir les quelques moribonds croisés sur le chemin et qui sans cesse se rassure auprès de son père : sont-ils bien les "gentils" ? Est-ce que "quoi qu'il arrive" ils ne feront jamais de mal à personne?
"On porte le feu" affirme-t-il aussi régulièrement. Ce petit porteur de feu, ce petit être juste symbolise à lui seul l'humanité dans un monde ayant sombré dans le chaos.
Et c'est un magnifique et bouleversant message que nous délivre ici Cormac McCarthy, qu'il condense magistralement dans ses dernières pages, infiniment tristes mais porteuses d'un espoir infini.
A noter: le précédent roman de Cormac McCarthy, Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme (No country for old men), vient d'être adapté au cinéma par les frères Coen. Le film est actuellement sur les écrans. La route a obtenu le prix Pulitzer 2007.
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