30 janvier 2012
David Grossman à Bruxelles !
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Les Bienveillantes, de Jonathan Littell.
En son milieu, à la page 461, Jonathan Littell nous livre la clé, du moins l'une des clés, de son grand œuvre : "Mais je fus surtout séduit par un article sur le Moby Dick de Melville où Blanchot parlait de ce livre impossible (...), de cet équivalent écrit de l'univers, mystérieusement, comme d'une œuvre qui garde le caractère ironique d'une énigme et ne se révèle que par l'interrogation qu'elle propose".
Le livre total, le Livre ; c'est bien ce que Littell nous donne à lire. Le livre qui, dans le réseau de ses lignes, cherche à capturer la totalité de l'univers, d'un univers qui s'effondre et, dans le fracas de son collapsus, condense l'Histoire et en signe l'achèvement.
Je ne prétends nullement que l'auteur se soit assigné pour objectif d'écrire un tel livre. Qui le pourrait ? Mon impression est, plutôt, qu'il a été saisi par son travail d'écriture comme par une fièvre ou une nausée qu'il aurait été contraint de laisser aller à son terme ; d'où le sentiment d'un livre écrit en état de transe, en somnambule, d'une écriture quasi automatique.
Roman baroque, qui bouscule les conventions et les genres, Les Bienveillantes, c'est l'odyssée où nous embarquons à la suite du SS-Obersturmführer Maximilien Aue (alias Oreste-Ishmaël-Bardamu) ; c'est un voyage au bout de la nuit, au bout du monde (on pense aux Aventures d'Arthur Gordon Pym), au bout de l'enfer, au bout de l'horreur. Saga, épopée, récit d'aventures, chronique de la guerre totale, roman policier, récit de voyage, roman picaresque, scènes de chasse en Pologne et en Ukraine, enquête anthropologique, tragédie grecque, étude de linguistique comparée, petit traité de biologie et d'entomologie (l'entrée en scène du personnage nommé von Üxküll, comme l'auteur de Mondes animaux, Monde humain, n'est assurément pas fortuite) et, pourquoi pas, une aventure de Tintin. Ce roman est tout cela et bien plus ; il peut se lire selon une infinité de plans.
Les Bienveillantes est, avant et hors tout autre considération, un vibrant, un émouvant hommage à la littérature et à tous ceux qui, avant Littell et comme lui, se sont affrontés au dur métier d'écrire. Toute notre culture est ici convoquée dans ses représentants les plus prestigieux, dans le florilège de leurs œuvres dont le recensement serait fastidieux ; notons au passage l'immense érudition de Littell (on a l'impression qu'il a tout lu) qu'il dispense sans affectation, d'une manière discrètement allusive. Quant à la qualité et la précision de son information, elles sont proprement effarantes. Ce ne sont d'ailleurs pas ces mérites qui font la qualité de l'œuvre ; tout cela nous est donné de surcroît.
Roman envahissant, proliférant tel un objet fractal (B. Mandelbrot), d'une texture dense où rien n'est jamais insignifiant ou laissé au hasard (Dieu est dans les détails), dont les fils intimement noués s'organisent en une matière douée d'une vie propre. Bien plus, l'auteur nous pénètre du sentiment étrange que toutes les grandes œuvres invoquées, fragments épars d'un seul grand livre qui les rassemblerait toutes, sont en étroite communication, en constant dialogue.
Je ne pense pas que Les Bienveillantes recèle un message ; ce n'est pas un roman à thèse. C'est un roman résolument postmoderne. S'en dégage le constat que toute cette belle culture de l'honnête homme occidental a conduit notre monde droit au désastre. Ce que l'auteur nous laisse entendre, me semble-t-il, est que l'Apocalypse n'est pas à venir, mais bien qu'elle a déjà eu lieu et que nous n'en sommes pas encore revenus. Et qu'il n'est pas sûr que nous en revenions jamais. Avec le XXe siècle, ce siècle génocidaire, ce siècle de l'épouvante, nous sommes peut-être entrés dans la fin des temps.
Ces remarques pourraient suggérer, à tort, que Littell se pose en prophète ou en moraliste austère. Il n'en est rien. Son livre captivant, passionnant, envoûtant est porté par un souffle d'une rare puissance. Une fois commencé, on ne l'abandonne qu'à regret. Mais il ne suffit pas de l'avoir refermé pour en avoir terminé avec lui. Bien au contraire. L'intense ébranlement qu'il provoque entraîne des répliques et des résonances dont l'effet se poursuit, par vagues, longtemps après qu'on l'a refermé. Il convient d'évoquer ici un véritable travail de l'œuvre, un travail différé, une fermentation lente et souterraine qui par moments affleure, entraînant des émotions, des associations, des réminiscences inattendues.
L'interrogatoire, par l'officier SS Max Aue, du commissaire politique Pravdine, capturé pendant la débâcle de Stalingrad, constitue, par sa densité et son intensité quasi insoutenable, un sommet rarement égalé. Ces pages, comme d'autres innombrables, reviennent à la mémoire et relancent un questionnement inépuisable.
Plusieurs thèmes, étroitement mêlés, se partagent le récit. La passion incestueuse du héros pour sa sœur jumelle Una (on pense nécessairement à Mann et à Musil) est l'un des motifs de ce récit polyphonique qu'elle élève au niveau du mythe, où se profilent les figures de l'Un, de Narcisse et de l'Androgyne. Une constellation familiale digne de la tragédie des Atrides, d'où le titre du roman, en est le contrepoint.
Comment ne pas évoquer aussi un élément d'inquiétante étrangeté qui, ici ou là, le temps d'un éclair, affleure subrepticement ; décidément, l'auteur est doué, ou affligé, d'une intelligence démoniaque. L'épisode du vieux Juif de la Montagne et celui où Hitler apparaît à Max Aue, lors d'un discours, coiffé d'un châle de prière, en sont des exemples parmi d'autres. La mention s'impose encore des pages consacrées aux considérations philologiques sur les langues du Caucase, véritable petit bijou d'analyse linguistique. Et les travaux de la commission d'experts réunis à la hâte pour trancher la question de l'appartenance réelle ou supposée des Juifs du Caucase à la race honnie atteignent un sommet d'absurdité dans leur sinistre humour.
Littell propose une interrogation, il n'apporte pas de réponse. Une question essentielle à laquelle il nous confronte est : "Et toi, lecteur, où es-tu, où te situes-tu, qu'aurais-tu fait dans cette tourmente ? Es-tu prêt à considérer la part d'ombre au plus profond de toi ?". Il nous contraint à entrer dans la danse, à être partie prenante dans ces Variations sur le Mal, au gré de leurs diverses figures. Il réalise l'admirable tour de force de s'identifier à tous ses personnages, aussi bien réels qu'imaginaires, de les rendre crédibles, de leur donner une consistance et une épaisseur surprenantes. En somme, rien de ce qui est inhumain ne lui est étranger parce que l'inhumain c'est encore et toujours de l'humain : "Il n'y a que de l'humain et encore de l'humain ...".
"Peut-on encore écrire après Auschwitz ?" est une question désormais usée, démonétisée. En la déplaçant discrètement dans le temps et l'espace, Littell la renouvelle et la revivifie : "Peut-on encore écrire après Babi Yar ?". A cette question à la fois légitime et insensée, à cette question folle, Littell répond, de la seule manière conséquente, par un livre fou, un livre "monstrueux" en totale rupture, un livre qui décline, sur fond de musique baroque à danser, une violence à la démesure de l'impensable et de l'irreprésentable de la question. En quelque sorte, Littell fait porter tout le poids du questionnement non sur la fin, les chambres à gaz, mais sur le commencement, les Einsatzgruppen. Les chambres à gaz ne sont peut-être, en effet, qu'un détail ; un détail technique marquant la progression de l'artisanat, de la manufacture vers l'industrie. Un détail qui n'affecte en rien, dans son essence, la mise en œuvre de la Endlösung ; il n'en est que "la continuation, par d'autres moyens".
Roman fou, avec des moments hallucinés, tel celui où Hauser (comme Caspar ?) remballe ses tripes, ou de pure folie comme le décompte horaire des morts juifs, russes ou allemands, l'apparition pétaradante du personnage de Mandelbrod, l'épisode du nez de Hitler dans le bunker de la Chancellerie, ou encore le feu d'artifice de l'apothéose finale dans le Tiergarten de Berlin. Le monde s'achève là où il a commencé : en un jardin.
On sort de cette lecture, mais en sort-on jamais vraiment, rompu, bouleversé, avec un goût amer et un sentiment de vague désespérance : voilà l'homme, dans sa vérité, dans sa nudité. Sans doute n'est-il pas que cela mais refuser de voir qu'il est cela, aussi, serait funeste et coupable aveuglement.
Phénomène surprenant, ce roman est un best-seller ; on se l'arrache. Il n'est pas banal qu'un livre d'une telle qualité connaisse un succès d'une telle ampleur, à si bref délai. Il déchaîne les passions : on le porte aux nues, on le condamne. Fort bien.
Rarement les critiques se sont déchaînées avec une telle violence et certaines d'entre elles dégagent, à mon sens, un nauséabond relent d'affaire Kravchenko.
Un libelle, "Les Malveillantes", sous-titré "enquête sur Jonathan Littell", dont l'auteur, Paul-Eric Blanrue, est présenté comme un historien spécialisé dans les mystifications (?), rassemble les éléments les plus contradictoires. La quatrième de couverture porte un titre subsidiaire : "Comprendre les Bienveillantes - chef-d'œuvre ou imposture littéraire ?". Dans la première moitié, ce pamphlet, qui porte bien son nom, confine à l'odieux: il charrie un flot fangeux de ragots, de rumeurs, d'insinuations. Littell ne serait peut-être pas l'auteur véritable des Bienveillantes ; son livre aurait été écrit par un ou plusieurs autres, aurait fait l'objet d'un rewriting, serait un coup de marketing orchestré par Gallimard, un canular ou une imposture littéraires. "Livre équivoque, sujet polémique frisant la provocation, littérature de gare, clin d'œil aux extrémismes, erreurs diverses, fantasmes sexuels portés à un degré de morbidité rarement atteint depuis Sade, lancement qui fleure bon le coup éditorial : ..." (p. 20), "...une stratégie délibérée ?" (p. 26).
Le malveillant auteur trépigne et suffoque devant le mutisme de Littell : il le somme de s'expliquer, de se justifier, de rendre gorge et conclut, en désespoir de cause : " Le désintérêt de Littell confine au dilettantisme" (p. 50).
La seconde moitié apporte, par contre, un éclairage intéressant sur les Bienveillantes, sur les sources de l'œuvre, sur les suites de danses baroques, et leur reconnaît des qualités indéniables : "...un questionnement à portée universelle sur le mal..." (p. 84), "C'est d'abord un roman avec les licences que le genre autorise" (p. 85), "les erreurs relevées ... ne mettent pas en cause l'essence même du livre, ce qui fait sa force, sa grandeur, sa vérité" (p. 98). Et l'auteur de conclure : "Reste que l'ouvrage est fascinant par le monde baroque qu'il propose sans complexe ainsi que par les nombreux mystères qu'il charrie" (p. 113). Alternative schizophrénique : il n'y aurait donc qu'un pas du sublime au ridicule, ou à la contrefaçon.
En somme, pour cet auteur, Les Bienveillantes serait un roman orphelin, une machine célibataire. Pourquoi pas ?
A l'inverse, on se doit de signaler les pages remarquables de JLK (Jean-Louis Kuffer) sur son site Web où, outre une table analytique extrêmement fouillée de l'ouvrage, cet auteur apporte une contribution remarquable, quant aux sources de l'œuvre, et conclut sur un éloge sans équivoque : "La lecture des Bienveillantes est une épreuve difficile et décisive, pour moi centrale, réductible à aucune autre lecture contemporaine".
Georges Nivat, l'un des traducteurs de Soljenitsyne, dans un article d'une qualité exceptionnelle paru le 6 novembre 2006 dans Le Temps (Genève), dans les heures précédant l'attribution du Goncourt, nous livre cette réflexion qui en dit long sur son admiration : "L'armateur du navire est la langue française, le boucanier un Américain domicilié à Barcelone, mais la mer qu'il laboure est le fleuve humain, dans son immensité".
A ceux qui disent : "Je ne lirai pas ce livre parce qu'il est trop horrible, trop monstrueux", il convient d'opposer la distinction que fait Barthes, à propos de Sade, entre semiosis et mimesis, entre l'écrit et l'image : Littell ne montre rien, il ne donne rien à voir, il se borne à tracer des signes discrets sur une page blanche.
Une autre critique soulève une question autrement grave. En substance, elle reproche à Littell la froideur de son observation, qui peut en effet être qualifiée de clinique ; elle lui fait grief de ne pas prendre parti, de manifester de la complaisance à l'égard des bourreaux, de ne témoigner d'aucune compassion, de couvrir la voix des victimes, de se vautrer dans l'horreur et la perversion, de ne pas dresser de réquisitoire, de ne pas s'ériger en juge. Qu'est-ce que la littérature pour cette critique ? Comme si le livre n'était pas, en soi, une manière pour l'auteur de se situer, de s'engager, de s'exposer, d'affronter le plus grand péril. Rendons grâces à Littell de ne pas nous assommer avec un livre "édifiant". C'est précisément la grandeur des auteurs de La Mort est mon Métier, de Si c'est un Homme, de W ou le Souvenir d'Enfance, d'Une Journée d'Ivan Denissovitch, de L'Ecriture ou la Vie que de ne pas se poser en juges. L'absence de jugement est le plus haut jugement.
Retenons encore qu'un professeur allemand, enseignant en France, aurait démontré, chez Littell, une profonde méconnaissance de la langue et de la culture allemandes. Un détail à ce propos : on reproche à Littell d'écrire le nom Mandelbrod avec un d et non un t comme il conviendrait ; c'est méconnaître le fait que ce nom est un nom juif assez répandu. Dieu n'est-il pas juif ? Le couple énigmatique et malodorant Mandelbrod-Leland, qui a l'oreille du Führer et est entouré d'une escorte de superbes Walkyries dont les prénoms commencent tous par un H comme Hitler, comme ceux des enfants de Goebbels, semble bien la matérialisation de la paire Dieu-Lucifer.
D'ailleurs l'œuvre, dans sa profusion, se suffit à elle-même et s'élève bien au-dessus de toutes ces vaines considérations.
L'un des plus grands mérites de Littell, après Semprun, est celui de désendeuiller les lettres françaises, d'apporter la preuve que non seulement on peut évoquer les actes et les événements les plus effroyables, autrement et ailleurs que dans le recueillement digne et contraint des cérémonies commémoratives, mais que l'on y doit revenir inlassablement, encore et toujours. Peut-être est-ce là l'ultime rempart, ô combien fragile, contre leur éternel retour. Telle était d'ailleurs l'une des fonctions de l'antique tragédie : la catharsis, la purgation de l'âme.
Rendons toutefois justice à l'auteur des Malveillantes pour cette notation tout à fait juste : "Aue est un miroir" (p. 71). En effet, Max Aue n'a pas d'identité propre, il est transparent, il nous renvoie notre propre image ; c'est sans doute l'une des raisons majeures du trouble profond qui nous saisit à la lecture de ses aventures. Max Aue n'est qu'un reflet, un miroir à facettes qui condense et cristallise la multiplicité des personnages, réels ou fictifs, du roman. Max Aue, c'est vous, c'est moi, c'est Jedermann. Tout le roman se joue entre deux miroirs, Aue et son double Hauser, comme entre Bardamu et Robinson dans Le Voyage. C'est en cela que le roman de Littell rompt avec tout ce qui précède, et c'est bien cela qu'on ne lui pardonnera pas.
Accessoirement, contre les Faurisson et autres Ahmadinejad, gageons que ce livre s'avèrera bien plus efficace que toutes les lois et décrets anti-négationnisme.
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