« Machines » à remonter le temps

Maylis Daufresne

Voila deux hommes; l'un, veuf de 67 ans, vit seul dans une petite maison au bord d'un lac norvégien. La rencontre de son unique voisin va le replonger dans l'été de ses 15 ans.
De l'autre, on ne sait initialement qu'une chose: il est alité, ne peut plus ni bouger ni parler. Mais sa mémoire, elle, fonctionne, et nous convie là aussi à une longue remontée dans le temps.
Ici s'arrêtent les similitudes entre le roman du norvégien Per Peterson, Pas facile de voler des chevaux, et celui de l'anglais Joseph Connolly, L'amour est une chose étrange.
Ce dernier nous invite à la table des Coyle: un couple et ses deux enfants. Et nous voila pour plusieurs décennies embarqués dans les pensées croisées de ces personnages pour un voyage truculent, au burlesque souvent teinté de cynisme.
Il ne faut pas trop dévoiler de l'intrigue de ce roman-fleuve, et de ses personnages aux multiples facettes: Arthur, le père, volontiers moralisateur qui passe ses soirées à boire et à jouer; Gillian, l'épouse trop dévouée qui préfère se taire et se consacrer à ses enfants; Clifford, petit garçon naïf et un brin dévoyé; Annette enfin, que la vie n'épargnera pas, violente et impulsive.
Qu'il suffise au lecteur de savoir que Connolly l'entraînera de plus en plus loin dans l'atmosphère étouffante de cette famille anglaise extra-ordinaire jusqu'à un dénouement totalement délirant.
A un journaliste qui lui demandait quel était le fil rouge de ce livre, Connolly a répondu: « principalement les graines de corruption invisibles qui naissent chez chacun d'entre nous et qui peuvent finir par nous étrangler ».
Pour tous les amateurs du fameux humour anglais, sous sa forme la plus décapante.

Le roman de Per Peterson est d'une facture plus classique, tant dans son écriture que dans sa forme. Propulsé brutalement par la re-connaissance plus que par les retrouvailles avec le frère d'un ami d'enfance dans ses souvenirs de l'été 1948, Trond nous entraîne avec lui sur les chemins de son adolescence.
Il séjournait alors seul avec son père dans un chalet d'alpage proche de la frontière suédoise: vivre au grand air, abattre des arbres, « voler » des chevaux avec son ami Jon, semblent alors les seules et les plus importantes des occupations.
Mais cette saison, si particulière qu'elle marquera à jamais le jeune homme, verra s'enfuir l'ami à la suite d'un drame familial, et surtout disparaître le père, qui quittera sa famille et son fils plus particulièrement, alors que celui-ci commençait tout juste à faire connaissance avec lui et à découvrir certains aspects de sa vie restés jusque-là secrets.
Tout en finesse et en nostalgie, voici un très beau roman à l'écriture ciselée sur les saisons de la vie, et ces évènements qui font parfois en un été passer un adolescent à l'âge d'homme.

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