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À rebours

Mise en ligne le 14.12.2002

Vera Kotaji
Pourquoi ne commencerait-on pas par la fin? Si l'histoire d'un homme commence avec sa mort, on peut aussi bien appeler cette mort une naissance. C'est pareil. L'une comme l'autre sont bercées par l'agitation de silhouettes en blouse blanche. Et si on décide de démarrer par la fin, tout sera en bout de course remis en place à coups de forceps. Entre-temps, le vieux corps ravagé aura petit à petit gagné en vigueur, en jeunesse. À condition de marcher à reculons, de rouler en marche arrière, de régurgiter ses aliments au lieu de les avaler, de parler à l'envers, etc. Évidemment, semblables excentricités n'adviennent que dans les romans, et encore, dans le rayon particulier de la littérature contorsionniste. L'anglais Martin Amis s'y est essayé, en écrivant il y a dix ans La Flèche du temps, une fiction où les oiseaux émettent des sons bizarres; quant aux humains, n'en parlons pas. Dans ce récit, il y a bien un défaut de mécanique de base, mais il faudra faire avec. C'est-à-dire que le narrateur même n'a guère le choix, en sa qualité d'âme littéralement enfermée dans le corps du protagoniste, Todd Friendly. Pauvre âme innocente : elle n'a jamais voix au chapitre. Tout ce qu'elle peut faire, c'est rapporter les faits. Elle accède aux émotions, jamais aux pensées. Mais tout de même, Todd Friendly, quel nom ridicule! Et mal fichu avec ça. En général, le bonhomme n'est pas trop dans son assiette. Il n'est à son aise que noyé dans la foule. Mauvais signe. Quand une femme entre dans sa vie, l'aventure s'annonce à chaque fois terriblement mal. D'entrée de jeu, il fait naître des flammes les photographies de l'une ou l'autre compagne. Quand elle apparaît en chair et en os, ce ne sont qu'abominables scènes. Ensuite, les choses s'apaisent peu à peu, elles deviennent même agréables, mais c'est alors pour sombrer dans l'oubli complet. Todd Friendly procède en amour de la même façon qu'au volant de sa voiture. Il regarde d'où il vient et non le contraire. Remarquez qu'à l'envers comme à l'endroit, tout le monde s'y retrouve. Pour nous, lecteurs qui marchons en mettant un pied devant l'autre, il apparaît dans ce monde de fous d'autres cas de figures qui rassurent le bon sens, comme ces trois domestiques portugaises qui ont beau vivre dans la misère, insistent pour céder leur peu d'argent au riche serviteur. Elles sont de toutes les façons destinées à être éternellement fauchées... Mais bon, ce qui fait sens n'est pas forcément rassurant.
Figurez-vous que Todd Friendly est médecin. Autant dire que les malheureux patients qui passent entre ses mains en ressortent la plupart du temps dans un sale état, et sont, en plus, livrés tels quels aux parents pris de panique. Bien que ses collègues aient tendance à l'apprécier et même à le féliciter, le narrateur, autrement dit l'âme et conscience de notre docteur, conçoit quelque malaise, quelque doute sur ces pratiques étranges. S'il n'y avait que ça... D'abord, Todd Friendly, on l'aura compris, ce n'est pas son vrai nom. Au fil de ses déménagements, de ses divers replis aux États-Unis puis en Europe, au gré de papiers d'identité sans cesse renouvelés, de confessions à quelque prêtres indulgents, et des années qui passent, Todd Friendly devient tour à tour John Young, Hamilton de Souza, et enfin Odilo Unverdorben. Parce qu'il est allemand. L'homme jouit avec les années d'une forme physique toujours meilleure, son corps devient élastique, ses muscles tendus. Mais le sommeil n'est pas très bon. Il est traversé de cauchemars, de nausées et de secrets. Son âme en ignore tout, mais ne peut s'empêcher de voir l'avenir d'un mauvais oeil. Les années de guerre approchent et le docteur, partout où il passe, reçoit de l'or. Après un séjour de formalités au Vatican, il se précipite en Allemagne, vers son secret.
Ainsi retrouvons-nous Odilo Unverdorben en train d'enfiler des bottes noires et un uniforme. La seconde suivante, il débarque à Auschwitz Central. Où il est question de recréer une race entière à partir de ses cendres... C'est le docteur Unverdorben en personne qui prend soin de retirer les pastilles de Zyklon B pour les remettre au pharmacien, d'orner d'or les dents de tous ces cadavres sur le point d'être réanimés, de dispenser des remèdes spectaculaires sur les tables d'opération. Le lecteur, jusqu'à ce chapitre redouté et pressenti, aura à chaque tournure de phrase, peiné à lui réinsuffler son sens commun, à replacer chaque événement sur la ligne du temps qui est le nôtre, à réévaluer les émotions décrites, et à sans cesse traduire une chose par son contraire, dans un univers aux enjeux pervertis. Ce lecteur, étourdi, se voit à présent contraint de reformuler mentalement tous les aspects d'un événement tenu pour inracontable, indicible, d'en rétablir toute la charge significative. Ce qui est sidérant dans ces passages naïvement racontés par le narrateur de la Flèche du temps, ce sont ces quelques points d'ancrage avec la réalité historique, livrée telle quelle. "Nous traitons une majorité écrasante de femmes, d'enfants et de personnes âgées par le gaz et le feu. Il n'en va bien sûr pas de même pour les hommes, c'est un chemin différent qui les conduit à la guérison. "Arbeit Macht Frei", dit le panneau sur la porte d'entrée avec une brusquerie typique et une éloquence candide. Les hommes travaillent pour leur liberté." De tels panneaux étaient bel et bien affichés sous les yeux de moribonds harassés de travail, destinés à être tôt ou tard gazés. Dans ce monde décrit à l'envers, demeure ce résidu de réalité brute : cette extraordinaire duplicité due au système concentrationnaire nazi. Effectivement, pour ce qui est de manier l'euphémisme et les détournements de sens, les nazis n'étaient pas en reste. Le couloir qui menait quotidiennement des milliers de personnes tout droit vers la chambre à gaz, s'appelait ironiquement la "route du paradis", au bout de laquelle se trouvait "l'hôpital central", les cadavres n'étaient pas des cadavres mais des figuren, des "pantins", le nerf de boeuf qui servait souvent à achever un homme à bout de force, c'était "l'interprète", la déportation en train vers le camp d'extermination, tout au plus un "transfert", sans parler de l'hallucinante expression de "solution finale", etc. Les thèses négationnistes n'ont vraiment rien inventé en terme de mauvaise foi, puisque le système d'extermination allemand s'en était justement chargé sur place.
Martin Amis avait songé pour ce roman à un autre titre, qui aurait été La Nature de l'Offense. L'auteur se référait par là à une expression utilisée par l'italien Primo Levi, rescapé d'Auschwitz. Sitôt réchappé, il rédigea un témoignage de sa captivité (Si c'est un homme), une nécessité qui s'imposait pour lui face à cette "guerre contre la mémoire" que représentait le Troisième Reich. Il consacra le restant de sa vie, conjointement à son activité d'ingénieur chimiste, à faire le récit factuel de son expérience vécue dans le Lager, en véritable homme-livre réchappé d'une page d'Histoire qui n'a jamais eu autant besoin de ses témoins pour avérer son incompréhensible monstruosité. Mais que penser lorsqu'il prétend que les meilleurs témoins, c'est-à-dire ceux qui ont vraiment touché le fond alors que les pires survivaient, sont TOUS morts? Cet incroyable programme d'exécution massive n'aurait-il rien laissé derrière lui que l'on puisse au moins regarder comme faisant partie d'une histoire humaine, aussi tragique soit-elle? Primo Levi a toujours attribué sa survie non à ses qualités humaines (bien qu'elles transparaissent indéniablement dans toute son oeuvre) mais à une série de hasards, chanceux si l'on peut dire. En 1987, un an après avoir publié son remarquable bilan Les Naufragés et les rescapés. Quarante ans après Auschwitz, Primo Levi se suicide. Ce n'était pas un cas isolé. Jean Améry fit de même, et d'autres encore... Des actes d'un ordre intime mais à propos desquels nous ne pouvons que nous interroger, comme liés au plus près à la question même des camps. En posant ces actes, ils semblent dire : "Auschwitz nous a ravi notre propre mort. À présent nous la reprenons, parce qu'elle nous appartient". Voilà qui peut-être éclairerait un peu la nature de l'offense. Une offense qui s'est exercée à l'intérieur d'un vaste théâtre où la race aryenne se représentait seule, à l'exclusion de toute autre, et qui parvint à anéantir des hommes par millions tout en escamotant leur mort, leur mort d'homme j'entends.
Martin Amis n'aurait sans doute pas pu écrire son roman à l'endroit. Par son retournement de sens absurde, c'est du caractère irreprésentable de la Shoah qu'il nous entretient. Tant qu'à propos des camps d'extermination nazis, reviendront ces mots : l'incompréhensible, l'inimaginable, l'anti-histoire, la fin de l'histoire, tant que, dans la peur de mal dire, nous serons dans l'hésitation circonspecte, avant de prononcer les mots de Shoah, d'Holocauste, de génocide, ou d'extermination, tant que leur représentation sera dès l'abord considérée d'un oeil suspect, tant que l'oubli et tant que la mémoire seront débattus pour eux-mêmes, rien ne sera gagné, sauf à ce que cette Question, sans réponse, reste tout simplement vivante.

BIBLIOGRAPHIE
La flèche du temps Martin Amis 10/18 domaine étranger
Time's arrow Martin Amis Penguin Books
Si c'est un homme Primo Levi Press Pocket
Les naufragés et les rescapés Quarante ans après Auschwitz Arcades Gallimard
L'État SS Eugen Kogon Points Histoire

Extrait
Moi ou un médecin d'un grade équivalent étions présents à tous les stades du processus. On n'avait pas besoin de savoir pourquoi les fours étaient si laids, tellement laids. Un insecte de rouille tragiquement robuste de deux mètres cinquante de haut. Qui voudrait faire la cuisine dans un four pareil' Des poulies, des pistons, des grilles et des trous de ventilation étaient les organes de la machine... Les patients, encore morts, étaient livrés sur un appareil semblable à une civière. L'air était épais et déformé par la chaleur magnétique de la création. De là à la Chambre, où les corps étaient soigneusement empilés mais, selon moi, sans logique, les bébés et les enfants à la base de la pile puis les femmes et les vieillards, et enfin les hommes. J'étais obstinément convaincu qu'il vaudrait mieux faire le contraire parce que les petits risquaient certainement d'être blessés sous la masse des corps nus. Mais ça marchait. Il m'arrivait, le visage étrangement parcouru de sourires et de froncements de sourcils, de surveiller le déroulement des opérations à travers la fente d'observation. Il y avait généralement une longue attente, le temps d'introduire le gaz invisible par les grilles de ventilation. Les morts ont l'air si morts. Les corps morts ont leur propre expression morte. Ils ne disent rien. J'éprouvais toujours un soulagement merveilleux au premier tressaillement. Puis c'était de nouveau horrible. Eh bien, nous pleurons, nous nous contorsionnons, nus aux deux bouts de la vie. Nous pleurons aux deux bouts de la vie, sous les yeux du médecin. C'était moi, Odilo Unverdorben, qui enlevais personnellement les pastilles de Zyklon B et les confiais au pharmacien en blouse blanche. Ensuite, la façade des "Douches" dont les tuyaux et les pommes (les sièges numérotés, les tickets de vestiaire et les panneaux en six ou sept langues) ne servaient qu'à rassurer et non, hélas, à laver ; puis la petite allée qui menait dans le jardin dehors.

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