16 mai 2012
Rencontre littéraire à l'Espace Magh/Danièle Maoudj
PlusGraziella Federico
Et peut-être même à la méga loulouche tout compte fait, car avec 2999 nouveaux livres pour la jeunesse parus (en français) depuis juillet, on n?y va plus à la petite cuillère? Et d'ailleurs pourquoi 2999, hein ! ? Pourquoi pas 3000 ?.
2999 ! ! ! « C?est l'inflation » dira l'économiste, ce à quoi le libraire ajoutera : « Nom d'une étagère, mais où va-t-on ranger tout ça ? »
Pas étonnant que la librairie de la Galerie des Princes déménage ses rayons jeunesse et bandes dessinées dans un espace plus vaste de la Galerie du Roi.
Parce que ça fait beaucoup de kilos de papier tout ça ! Au pif, sûrement plus d'une tonne de livres (sans jeux de mots sur l'unité de poids, quoique, si on calcule en demi-livres?)
Ce nombre élevé prouve, sérieusement, que la production d'ouvrages pour la jeunesse pèse de plus en plus lourd dans la balance et que les auteurs, éditeurs, libraires etc. mettent toute la gomme pour séduire puis fidéliser des jeunes trop vite et trop souvent fascinés par leurs écrans d'ordinateur.
Les parents le savent, il est plus facile de subjuguer un petit en lui lisant une chouette histoire agrémentée d'images en couleurs que d'obliger un ado à finir sa lecture scolaire. Le livre pour les petits est un super objet transitionnel, comme un doudou, chargé d'affectivité, une chose qui l'aide à se situer dans le monde des adultes. Et ceci quelque soit la qualité esthétique de l'objet-livre. L?apprentissage de la lecture permet au plus grand de choisir lui-même, selon ses critères, des livres qu?il gardera vivants dans sa mémoire et d'entrer petit à petit dans l'univers de la littérature avec des ouvrages adaptés pour chaque étape, à sa classe d'âge.
Au fond, les meilleurs livres d'enfants ne sont-ils pas ceux dont on se souvient adulte ?
Partir à la recherche de son enfance perdue est une quête récurrente de nombreux créateurs, écrivains, illustrateurs, lorsqu?ils désirent produire une ?uvre pour public juvénile. Ceci dit, un certain nombre de désormais classiques de la littérature de ce genre (comme par exemple Le Seigneur des anneaux de J.R.R. Tolkien) n?étaient pas, dans le chef des auteurs, le fruit d'une volonté manifeste de s?adresser aux jeunes.
Le hasard du succès ou l'universalité du message contenu dans ces ?uvres leur permettent de figurer à la fois dans les catalogues de livres pour adultes et pour enfants, d'être ici et aussi, là.
Mais il y a encore mieux ! Roberto Innocenti et J. Patrick Lewis ont réussi un remarquable tour de force avec un album illustré qui pourrait trouver sa place dans presque tous les rayons d'une librairie : Jeunesse, poésie, romans de gare (merci Mr. Hachette !), bande dessinée, littérature étrangère? et même cinéma ! Les deux compères ont malicieusement installé dans L?Auberge de Nulle Part dix personnages, assez célèbres, de la littérature internationale et un acteur d'origine hongroise connu pour son interprétation magistrale du meurtrier Franz Becker dans M le maudit, de Fritz Lang (la présence incongrue de Peter Lorre dans ce panel cosmopolite de personnalités livresques est assez déroutante et mériterait que les deux auteurs s?en expliquent).
Le prétexte de ce livre exemplaire est tout simple et justifie la fameuse recherche de l'enfance perdue : le peintre Innocenti, en panne subite d'inspiration, décide de prendre le large. Sa valise faite, il monte dans sa petite auto rouge dont il ne maîtrise pas le volant ; la voiture connaît le chemin qui mène à une auberge très cosy, au bord d'une mer agitée. « Nous nous arrêtâmes devant une bâtisse qui avait l'air surgie de terre » et qui accueille, outre l'étrange dame solitaire Emily Dickinson, auteur de ces vers tout-à-fait à propos, un gamin mêle-tout et bricoleur, un marin unijambiste creuseur de trous, une demoiselle en chaise roulante le jour et nageuse au clair de lune, Peter Lorre baptisé « le forgeur de mots », un aviateur qui sait dessiner des moutons, un aristocrate original perché dans un arbre de jardin, deux ibères qui s?en prennent aux moulins à vent et un bel aventurier aux airs d'Indiana Jones?
Sans oublier une baleine blanche échouée sur la plage et un perroquet réceptionniste qui sait tout mais n?en dira pas plus.
Formidable idée de convoquer tous ces personnages découverts au cours de lectures fondatrices, lorsqu?on a perdu l'imagination.
Et une belle façon de leur rendre hommage en les amenant à se rencontrer d'une manière inattendue, pour de belles aventures?
L?association la plus surprenante (due à l'imagination retrouvée de l'illustrateur !) est sans nul doute celle de la sirène danoise avec l'aventurier alias l'écrivain Zane Grey, auteur cultissime de la mythologie western, cité par Graham Greene dans Le troisième homme et par Hugo Pratt lorsque celui-ci commente la genèse de sa bande dessinée Wheeling en des termes reconnaissants « : « Wheeling démontre mon intérêt pour les guerres d'Amérique du Nord, qui a débuté quand j?étais enfant avec la trilogie de Zane Grey, Betty Zane, The spirit of the borders et The last trail »?Malheureusement aucun ouvrage de Grey n?est disponible en français
Ce livre est l'occasion de jouer en famille à « qui est qui ? » et si on fait l'impasse sur le texte proposé, de réinventer à chaque lecture, de nouvelles histoires pour ces héros de toujours, avec un souci moderne de « recyclage intelligent »?
A l'attention de l'auteur du 3000ème
Dans le but louable de faire avancer le schmilblick, il est vivement conseillé à l'auteur du 3000ème livre pour enfants, de se procurer sans tarder, l'ouvrage hilarant d'une habituée du genre, pas du tout blasée. Nadja révèle dans Comment faire des livres pour les enfants l'unique bonne recette du conteur agréé, à base d'une super loulouche d'autodérision et de beaucoup de sueur.
À l'attention de César
?à qui il faut toujours rendre ce qui lui appartient.
En l'occurrence, César s?appelle Benoît Jacques et on lui devra la propagation de cette curieuse maladie contagieuse qu?est le redoublement de syllabes. Mr Jacques confirme ce que son dernier ouvrage pour petits et grands enfants laisse présager : l'électricien n?est pas toujours passé chez lui pour le fusible fondu ! Titi Nounours et la sousoupe au pilipili est l'?uvre d'un parfait zozo qui use avec maestria de ce paralangage gnangnan que les adultes gagas devraient réserver à la nursery.
« Titi Nounours, mon roudoudou, voici des sousous pour aller faire des coucourses? Va donc au village me chercher des noeunoeufs, un nonos à moelle et des légugumes pour faire la bonne sousoupe au pilipili ! »
Inracontable et toujours dessiné « à la Dubuffet » manière non-sense pur jus, ce petit livre oufouf est une leçon d'indépendance pour tous les chouchous qui veulent satisfaire leur désir de liberté tout en restant de bons fifils à leur maman.
A savourer sans modération.
Et voilàlà, c?est fifini
*Attention, le redoublement de syllabes est une maladie contagieuse.
Bibliographie
- Roberto Innocenti et J. Patrick Lewis ? L?Auberge de Nulle Part - Gallimard
- Nadja ? Comment faire des livres pour les enfants ? Cornèlius
- Benoît Jacques -Titi Nounours et la sousoupe au pilipili ? Benoît Jacques books