16 mai 2012
Rencontre littéraire à l'Espace Magh/Danièle Maoudj
PlusVera Kotaji
Claude Lévi-Strauss est, selon une expression empruntée aux japonais, un "trésor national vivant". Il est vrai que lâcher un "Claude Lévi-Strauss" dans une conversation provoque toujours un petit émoi respectueux.Et quel autre ethnologue sera parvenu à éclipser à lui seul l'image de marque des très célèbres blue jeans américains? Un fait touchant est qu'interrogé sur ce qu'il aimerait que la postérité conserve de son souvenir, il finit par répondre qu'après tout, il faut voir en lui un homme qui a principalement cherché à ne pas s'ennuyer. Certes. Mais permettez que l'on passe outre cette recom-mandation.
Claude Lévi-Strauss invente le structuralisme tout juste âgé de deux ans, en observant depuis son landau les enseignes de bouchers et de boulangers. Puisqu'il entend la même syllabe (bou) répétée dans les mots boucher et boulanger, il en déduit que les trois premières lettres inscrites sur les pan-neaux, elles aussi identiques, signifient très probablement "bou". C'est ce que les structuralistes, en vogue cinquante ans plus tard, appelleront "dé-gager un invariant". Il ne faut pas longtemps pour que l'ethnologue ap-prenne à marcher. En plus des visites chez les brocanteurs où ses petites économies d'enfant passent en curiosités exotiques, cela lui permet d'orga-niser de véritables expéditions, avec pour objectif la traversée de Paris en ligne droite et jusqu'en banlieue. Il en ramène, parfois, quelque bout de silex trouvé dans une carrière. C'est peut-être à leur contact qu'il se découvre ce qu'il considère lui-même comme une "intelligence néolithique", incapable de se fixer deux fois sur le même objet... "Pareille aux feux de brousse indigè-nes, elle embrase des sols parfois inexplorés; elle les féconde peut-être pour en tirer hâtivement quelques récoltes, et laisse derrière elle un terri-toire dévasté". Sitôt agrégé en philosophie, il abandonne cette discipline, jugée par trop répétitive. Une licence en droit ne lui réchauffe pas plus le coeur. Freud et Marx lui offrent bien une pitance acceptable pour ce qui est de la méthode qu'ils appliquent dans les sciences humaines, sous l'angle tantôt individuel, tantôt social. Mais Lévi-Strauss trépigne sur sa chaise, et c'est en tombant sur un ouvrage de Robert Lowie intitulé Primitive Society que la révélation survient. C'est de grand air dont il a besoin ! Comme point de ralliement entre la psychanalyse, le marxisme, l'histoire, la philosophie et la géologie, s'impose tout naturellement l'activité d'ethnographe, qui à l'épo-que ne bénéficie d'aucun statut officiel. En 1935, il prend le bateau pour le Brésil. Il vient d'être engagé dans l'Université fraîchement créée de Sao Polo. Pendant les trois années où il y enseigne dans la chaire de sociologie, il organise plusieurs expéditions à l'intérieur du pays, dans le Mato Grosso, et effectue son baptême ethnographique en compagnie des Indiens Cadu-veo et Bororo.
La relation de cette expérience constitue la matière principale de son ou-vrage le plus connu : Tristes Tropiques. Il l'écrira quinze ans après avoir quitté le Brésil. Entre-temps il a échappé de justesse au régime de Vichy; réfugié à New York, il a fait le plein d'à peu près tout ce qui comptait de litté-rature ethnographique; publié une thèse dont l'importance retentit encore aujourd'hui (Les structures élémentaires de la parenté), le tout déjà paré des honneurs dus au cénacle scientifique. C'est donc plein d'un intérêt cérémo-nieux que l'on ouvrirait Tristes Tropiques. Les premiers mots de la première page sont sur le coup plutôt déroutants : JE HAIS LES VOYAGES ET LES EXPLORATEURS... Tant d'efforts, tant de temps perdus, d'inconforts, d'at-tente agacée, tout cela dans le but de grappiller quelque particularisme d'une humanité traquée et moribonde, en ramener des vignettes exotiques, toujours les mêmes, à un public las de sa propre fadeur. L'illusion mer-veilleuse de voyages inédits se heurte à la désolation de contrées déjà flé-tries par une monoculture dévastatrice (la nôtre). "Ce que d'abord vous nous montrez, voyages, c'est notre ordure lancée au visage de l'humanité".
Dans ce livre qu'il écrit en trois mois, l'ethnologue prend volontairement le chemin de l'école buissonnière, laissant ses souvenirs de voyages au Brésil, en Inde, au Pakistan rejaillir en désordre. Le ton change au gré des cir-constances : tantôt ce sont d'amères invectives; tantôt de vastes paysages déchiffrés en pauses contemplatives; d'étranges mythes disséqués; des anecdotes passant du trivial à la magie pure; une tendresse émue pour une société comme celle des Nambikwara, la plus démunie qui soit, au point que l'ethnologue y trouve "seulement des hommes".
Lévi-Strauss, au risque de se faire "griller" comme on dit, fait état de ce pé-ché inexpiable par lequel une civilisation en est arrivée à détruire la moitié de la richesse humaine. Destruction à laquelle l'activité même d'ethnogra-phe contribue, pour s'être développée à l'ombre du colonialisme, et pour avoir elle aussi véhiculé nombre de maladies décimant les populations, et bouleversé malgré elle des modes vie séculaires. Cependant, c'est à elle qu'il appartient de sauvegarder des coutumes et des croyances qui s'éva-nouissent à un rythme toujours plus effréné. Si l'oeuvre de Lévi-Strauss s'attache à l'étude de très petites populations lointaines, sa réflexion s'inscrit dans une dimension beaucoup plus large, et finalement intimidante, dans la mesure où elle fait trembler le socle où repose notre bon vieil humanisme occidental et avec lui la sainte notion des droits de l'homme. L'anthropolo-gue suggère de laisser de côté cette "philosophie du sujet" cartésienne qui, depuis la Déclaration d'Indépendance américaine et la Révolution française, fonde les droits de l'homme sur le caractère unique et privilégié de l'être humain, et d'étendre cette prérogative à TOUTES les espèces vivantes. Pourquoi en effet ne pas considérer l'être humain comme une espèce parmi d'autres? Avec peut-être l'opportunité de rejoindre une forme de stoïcisme, voire les philosophies extrême-orientales. Isolé du reste de la création, l'homme a cette fâcheuse tendance de ne plus voir de limite à son pouvoir et s'entraîne dans une course aux saccages et à la destruction. Au premier coup d'oeil, Lévi-Strauss fait preuve d'un pessimisme radical, mais c'est pour libérer la voie à un optimisme plus terre à terre. "Si l'on veut rendre à un humanisme modéré ses chances, il faut que l'homme tempère sa gloriole et se convainque que son passage sur la terre qui, de toute façon, connaîtra un terme, ne lui confère pas tous les droits" (De près et de loin)
En observant les cultures dites sauvages, Lévi-Strauss n'y discerne pas de différence de fond avec les cultures occidentales -loin de lui la mystification du bon sauvage-, mis à part dans le rapport qu'entretient l'homme avec le milieu, échange équilibré, proximité d'un côté, exploitation cumulative, dis-tanciée de l'autre. Et évoquant l'environnement, cet esprit vigilant engage à ne pas inverser le problème, à savoir que "le droit de l'environnement, dont on parle tant, est un droit de l'environnement sur l'homme, non un droit de l'homme sur l'environnement."(Le regard éloigné) La nature doit être proté-gée non pour l'homme, mais contre lui.
Monsieur Lévi-Strauss a beau figurer au Top 5 des penseurs de ce siècle, ses écrits ont régulièrement suscité des lourds malentendus. Ainsi en 1971, il livre une conférence intitulée "Race et Culture" à la demande de l'Unesco, à l'occasion d'une Année internationale de lutte contre le racisme. Vingt ans auparavant, un texte, "Race et histoire" lui avait déjà été commandé, lequel, contestant l'idée de progrès au profit d'un relativisme culturel, était devenu un classique de l'antiracisme. L'Unesco s'attendant probablement à ce qu'il répète à l'identique les bonnes paroles, a droit en échange à un joli scan-dale. Lévi-Strauss, qui ne tient pas à se répéter et voyant dans le sens trop élargi donné aux notions de racisme et d'antiracisme une manière d' ali-menter le racisme à force de bons sentiments banalisés à tort et à travers, insiste cette fois sur la nécessité des populations de conserver leur particu-larisme. Si chaque culture se renouvelle dans la diversité, il faut bien qu'elle maintienne cette dernière, sans quoi elle n'aurait plus rien à échanger. Mais cette volonté de résistance n'est pas au goût du jour. Aujourd'hui, Claude Lévi-Strauss a 94 ans, et s'il est sollicité sur une question politique, il refuse-ra de répondre sachant par avance que quoi qu'il dise, il sera mal interprété. C'est dommage.
BIBLIOGRAPHIE
Tristes tropiques Claude Lévi-Strauss Pocket/Terre humaine
Le regard éloigné Claude Lévi-Strauss Plon
Race et Histoire Race et Culture Claude Lévi-Strauss Albin Mi-chel/Editions Unesco
La pensée sauvage Claude Lévi-Strauss Pocket Agora
De près et de loin Claude Lévi-Strauss Didier Éribon Poches Odile Ja-cob
Claude Lévi-Strauss Catherine Clément Que sais-je?
Extrait
Cette évolution intellectuelle, que j?ai subie de concert avec d'autres hom-mes de ma génération, se colorait toutefois d'une nuance particulière en raison de l'intense curiosité qui, dès l'enfance, m?avait poussé vers la géo-logie; je range encore parmi mes plus chers souvenirs, moins telle équipée dans une zone inconnue du Brésil central que la poursuite au flanc d'un causse languedocien de la ligne de contact entre deux couches géologi-ques. Il s?agit là de bien autre chose que d'une promenade ou d'une simple exploration de l'espace : cette quête incohérente pour un observateur non prévenu offre à mes yeux l'image même de la connaissance, des difficultés qu?elle oppose, des joies qu?on peut en espérer.
Tout paysage se présente d'abord comme un immense désordre qui laisse libre de choisir le sens qu?on préfère lui donner. Mais, au delà des spécula-tions agricoles, des accidents géographiques, des avatars de l'histoire et de la préhistoire, le sens auguste entre tous n?est-il pas celui qui précède, commande et, dans une large mesure, explique les autres ? Cette ligne pâle et brouillée, cette différence souvent imperceptible dans la forme et la con-sistance des débris rocheux témoignent que là où je vois aujourd'hui un ter-roir aride, deux océans se sont jadis succédé. Suivant à la trace les preuves de leur stagnation millénaire et franchissant tous les obstacles ? parois abruptes, éboulements, broussailles, cultures ? indiffèrent aux sentiers comme aux barrières, on paraît agir à contre-sens. Or, cette insubordination a pour seul but de recouvrer un maître-sens, obscur sans doute, mais dont chacun des autres est la transposition partielle ou déformée.
Que le miracle se produise, comme il arrive parfois; que, de part et d'autre de la secrète fêlure, surgissent côte à côte deux vertes plantes d'espèces différentes, dont chacune a choisi le sol le plus propice; et qu?au même mo-ment se devinent dans la roche deux ammonites aux involutions inégale-ment compliquées, attestant à leur manière un écart de quelques dizaines de millénaires : soudain l'espace et le temps se confondent; la diversité vi-vante de l'instant juxtapose et perpétue les âges. La pensée et la sensibilité accèdent à une dimension nouvelle où chaque goutte de sueur, chaque flexion musculaire, chaque halètement deviennent autant de symboles d'une histoire dont mon corps reproduit le mouvement propre, en même temps que ma pensée en embrasse la signification. Je me sens baigné par une intelli-gibilité plus dense, au sein de laquelle les siècles et les lieux se répondent et parlent des langages enfin réconciliés. (Tristes Tropiques)