Sans l'arrivée du virus, nous aurions pu partager une après-midi de printemps avec Anne Brouillard, l'une des grandes voix de la littérature jeunesse belge. Le désappointement était grand de devoir annuler cette rencontre et la belle vitrine que nous avions envisagée, emplie de son « brol », les objets et maquettes préparatoires à ces albums. J'avais aussi tellement envie de l'entendre raconter la personne derrière ces albums lumineux, mystérieux, exotiques et proches en même temps ! Ce sera pour un peu plus tard, une autre saison, une autre occasion. Mais entre temps, Anne Brouillard a bien voulu se prêter au jeu de l'entretien...

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Anne, parle-nous de ton atelier : où as-tu travaillé ces dernières semaines ? Est-ce que tu as besoin de beaucoup de place ? Ou bien est ce que tu peux dessiner sur ta table de chevet ?

Ces dernières semaines, j’ai déménagé mon atelier car celui que j’occupais habituellement depuis environ trois ans devient trop froid et trop sombre dès que les arbres du jardin (devenu une forêt) se couvrent de feuilles. J’ai donc monté mon atelier à l’étage où j’ai installé une grande table spécialement pour lui, dans le living de la maison familiale (maison d’enfance) où je vis actuellement (et pour encore un mois). La place dont j’ai besoin, la taille de la table, peut dépendre de la taille du livre que je fais. Mais il m’est arrivé d’adapter le format d’un livre livre aux circonstances: il y a longtemps, j’en ai fait un petit, « Le bain de la cantatrice », où j’avais prévu le format en sachant que j’allais peut-être dessiner sous tente, et cette tente n’était pas grande. J’étais partie camper en Suède pour faire ce livre, et on ne peut pas prévoir le temps qu’il fait. S’il fait beau, j’installe volontiers mon atelier en plein air. Il m’arrive aussi de travailler en voyageant. J’ai fait quelques crayonnés pour les Chintiens dans le train d’Ostende à Bruxelles et j’étais tellement concentrée que l’arrivée du contrôleur m’a surprise: « que fait-il dans mon atelier? » ai-je pensé. Je me rappelle d’un hôtel où je peignais la toile de « Voyage d’hiver ». C’était à Nantes, je crois. C’est un très bon souvenir. Et un autre hôtel où j’ai dû demander une petite table pour pouvoir terminer une affiche… aussi un très bon souvenir! Mais je transforme ces lieux en très peu de temps en y installant l’air de rien un sacré bazar. Dans un petit mois, mon atelier fixe, qui est ma base, le lieu où tout se recentre, déménage…

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Je sais que tu aimes bien créer des maquettes des maisons qui apparaissent dans tes livres ; elles ont été exposées au Wolf récemment. Avec ces maquettes, c’est un peu comme si tu donnais vie à ton monde intérieur. Est-ce que tu travailles aussi beaucoup sur le motif ? Tu vas dans la nature avec ton matériel d’aquarelle ?

Je ne vais pas souvent dans la nature avec mon matériel d’aquarelle, mais je prends souvent des notes en promenade. Ca peut m’arriver de me poser plus longuement avec ma boîte d’aquarelle, c’est un peu par périodes, ou dans certaines circonstances. Quand je pars me promener, ce qui est une de mes activités principales et sans doute le support de mes images, j’emporte un carnet, souvent tout petit pour qu’il entre dans ma poche. Les notes que je prends sont à la fois dessinées et écrites. Il m’arrive d’orienter mes promenades pour observer à nouveau un lieu, un détail. Cette après-midi, par exemple, je vais revoir un terrier de lapin.

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Tu fabriques tes propres couleurs, de l’aquarelle avec de la gomme arabique, de la tempera avec un œuf et des pigments. Est-ce que c’est par besoin d’être autonome, de ne pas dépendre d’un magasin, d’une gamme pré-établie ? Ou par plaisir, pour chipoter avec ces belles matières, ces couleurs ?

Je crois que c’est les deux. Le résultat des peintures « fabriquées maison » n’est pas identique à celles qu’on achète. Par exemple, pour la peinture à l’oeuf, dans les tubes vendus en magasin, il y a autre chose que de l’oeuf, sinon ce serait tout dur. Du coup, la peinture n’a pas la même matière. Quand je la fabrique moi-même, je rajoute parfois un peu d’huile dans le jaune d’oeuf au cours de l’avancement de l’image.  Souvent j’utilise les deux versions: les tubes achetés (ils sont quand même bien pratiques, surtout en voyage), et les pigments et oeufs. C’est aussi plus économique de fabriquer ses peintures soi-même, bien-sûr. Pour l’aquarelle, celle qu’on fabrique soi-même est de grande qualité. On peut choisir sa gamme de couleurs et saturer la préparation avec beaucoup de pigment. Mais c’est moins pratique pour voyager car les contenants sont plus grands.

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Tes livres me donnent une grande impression de liberté, d’autonomie, d’indépendance : tu te verrais vivre en sauvage, au fond des bois, dans une cabane ou bien as-tu besoin de voyager, de voir du monde, des expositions, le travail d’autres artistes ?

J’ai besoin des deux, je crois. Je me vois bien vivre au fond des bois, et je rêve de cabane. Mais j’ai aussi besoin de voyager, de voir des gens, le travail des autres, de découvrir des nouveaux lieux, d’errer dans une ville, de faire des ateliers avec des enfants ou des adultes, de voir des expositions… Mais tout ça à un rythme tranquille. Je peux me passer de voir du monde assez longtemps, je ne peux jamais me passer de promenade dans la nature. Et j’ai clairement besoin de solitude même si j’aime vraiment les gens.

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Le lien que tu as avec l’enfance est très fort je trouve. Une photo est parue récemment dans un livre montrant des ateliers d’artiste*, je trouve que tu as un air d’espièglerie joyeuse, on dirait que tu as dix ans ! Est-ce que tu dois te replonger consciemment dans tes sensations d’enfance, ou bien est-ce qu’elles sont là, qu’elles affleurent presque ?

Je crois qu’elles sont toujours là, qu’elles ont toujours été là, mes sensations d’enfance, mais pas de la même manière à travers les différents moments de ma vie. J’ai énormément de souvenirs de l’enfance, des faits, des lieux, qui se sont avérés coller à la réalité. Certains d’entre eux remontent même à des promenades en landau. J’ai le souvenir puissant d’expériences de la petite enfance: comme avoir le sentiment d’être dans une forêt de Jambes en attendant avec ma maman notre tour dans une boucherie, ou de chercher à voir un « voleur » apparaître entre des nuages, ou de penser avoir fait un tour au ciel le jour où on a rencontré Saint-Nicolas après avoir monté une rue pavée en poussette… Ou juste des sensations, des émotions: un rideau rouge qui bouge dans le vent et le soleil (ce qui a donné naissance à « La berceuse du merle »), la sensation de l’espace et de l’infini quand un merle chante tôt le matin, et bien d’autres sensations encore qui ne sont pas toujours faciles à décrire. Je crois que je porte encore tout ça en moi.

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Parle-nous des Moumine de Tove Jansson et de toute ta part « suédoise » (même si Tove jansson était de nationalité finlandaise). Est-ce que tu as reçu, par ta maman, par ta famille suédoise, beaucoup d’éléments de la culture suédoise ? Les plats traditionnels, les fêtes, le goût pour la nature, le droit de vagabonder, de cueillir des baies et des champignons ?

Clairement, oui. Des recettes de gâteaux, de petits pains à la cardamome et à la cannelle,…Mais surtout le rapport à la nature, à la forêt.
J’ai compris très tard (j’avais 20 ans) que la forêt pouvait inquiéter les gens. Pour moi, elle était toujours rassurante. En Suède, la nature est partout, forte et très présente. Les gens vivent avec elle et ne considèrent pas qu’ils doivent se battre contre elle, la tenir à distance. C’est très différent comme façon de vivre. Les forêts sont libres d’accès, même si elles appartiennent à quelqu’un. La propriété privée, en forêt, n’existe pas comme ici. Et ça aussi, c’est très différent. Tout ça induit que les gens se sentent plus responsables par rapport à l’environnement. Ce n’est pas « chez eux » juste dans l’espace restreint de leur maison et leur jardin, mais c’est chez eux partout, en quelque sorte. La terre est à tout le monde.

Tu travailles en ce moment sur un autre tome du « Pays des Chintiens » ?

Je viens de terminer un album où on retrouve Killiok et Véronica en hiver au bord du Lac Tranquille. Mais ce n’est pas le tome 3, c’est un album en parallèle, plus petit et plus « normal », juste du texte et des illustrations. A côté de ça, j’ai mis en route le troisième tome, depuis un certain temps, déjà. Et encore à côté, j’ai un autre album en chantier, celui pour lequel j’observe bien des détails des forêts de chez nous, comme le terrier du lapin. Cet album-là sera publié aux Editions des Eléphants.

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C’est un pays que tu as découvert, dans le sens d’un explorateur qui soulève un voile, qui découvre, durant ton enfance. Il ne t’a jamais quitté ?

C’est vrai que j’habitais la Chintia quand j’étais enfant. Mais à part le nom du pays, il n’y a pas vraiment de rapport entre la Chintia de l’album et celle de mon enfance, si ce n’est que c’est un vaste monde de tous les possibles, un grand terrain d’exploration où on peut tout inventer.

Est-ce qu’il y a un auteur, un livre « pour adultes » que tu apprécies particulièrement ?

Il y en a beaucoup! Il y a Giono, vers qui je reviens toujours. Il y a des découvertes récentes, comme Siri Hustvedt, dans les « Souvenirs de l’avenir ». Mais tellement d’autres que je vais juste citer en vrac quelques-uns qui me viennent à l’instant: « Sortilèges » de Ghelderode, Audur Ava Olafdottir (il y a des accents aigus sur les o, mais je ne sais pas comment on les met avec mon ordi), « Le domaine » de Anne Guglielmetti, « Le mur invisible » et « Dans la mansarde » de Marlen Haushofer, Yoko Ogawa, Henry David Thoreau, « Ma vie » de Jung, « Souvenirs entomologiques » de Jean-Henri Fabre….

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(Entretien Anne de Bardzki)

Images extraites des livres d'Anne Brouillard : "La grande forêt" et "Les îles" tous deux publiés chez Pastel et de "Petit somme" publié au Seuil jeunesse.

 

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