Méditations mythologiques

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Pinchard Bruno
Ed. Empêcheurs de penser en rond

Méditations mythologiques est le prolongement et la condensation, le précipité épuré et apuré d'un livre-somme de Pinchard :

La Raison dédoublée. La fabbrica della mente (Aubier, 1992), où une critique mythologique de la raison, à travers le conflit entre la scolastique et l'humanisme italien, en s'appuyant sur l'?uvre de Giambattista Vico, était menée rigoureusement comme une enquête sur les pouvoirs géminatoires de l'esprit : le deux, la doublure, le « aussi », l'intervalle, l'analogie, la variation. Toute la Renaissance était traversée jusqu'à l'épistémologie de René Thom, qui signait une postface complice et aride au livre.
L'exercice de Méditations mythologiques, répondant aux méditations métaphysiques de Descartes, ausculté en profondeur par Pinchard, a pour fonction de « saisir méthodiquement le sujet à son surgissement le plus libre et de lui montrer que, par un développement rigoureux de ses actes premiers, il engendre une mythologisation générale de l'existence » (p.19). Il s'agit d'un acte à la fois de fondation et de transformation où la pensée se mesure à l'infini et non à sa finitude. Elle est capable, par une sorte d'autarcie éprouvée, s'étendant à tout ce qui est, s'aliénant pour y jouer la possibilité de l'esprit, de construire et de concevoir des « objets-limites », expressions, figurations, plans de conscience, légendes mythes matière subtile, espace qualifié qui devient, avec ses enroulements, ses vibrations, ses résistances, « étendue mythologique » dont la méditation prend « en toute chose le parti de l'âme. Pour quelles fins ? Pour les fins d'une liberté dont il n'est ni idée ni exemple » (p.95). Platon, Descartes, Malebranche, Leibniz, Dante, Rabelais et jusqu'à René Guénon et René Thom sont relus à la lumière vive d'une réflexion audacieuse, parfois exaltée, hardie dans sa formulation, qui « des ruissellements (passe) au n?ud, des chemins au massif, et du plein à son conflit fondateur. » (p.126). Plutôt qu'une pensée éthique, familière dans les parages actuels de la philosophie, nous allons, avec Pinchard, vers une pensée métamorphique, et nous entendons les inflexions d'un Orphée cosmographe. Suggérons les pages fulgurantes, au plus loin de toute lecture philosophante, de la première section :
« Solipsisme du Livre » où Dante (à qui Pinchard a consacré un essai magistral Le Bûcher de Béatrice) est Le Livre, le nom et le don du Livre, par quoi chaque lecteur désigne et dissipe son origine.
Un livre qui se médite dans l'ordre même où il est écrit, pour reprendre Vico. Et c'est vertigineux.
(Sami El Hage)

Controverses n°1/mars 2006

Controverses n°1/mars 2006
Collectif
Ed. L'éclat

Méditations mythologiques est le prolongement et la condensation, le précipité épuré et apuré d'un livre-somme de Pinchard :

La Raison dédoublée. La fabbrica della mente (Aubier, 1992), où une critique mythologique de la raison, à travers le conflit entre la scolastique et l'humanisme italien, en s'appuyant sur l'?uvre de Giambattista Vico, était menée rigoureusement comme une enquête sur les pouvoirs géminatoires de l'esprit : le deux, la doublure, le ' aussi ', l'intervalle, l'analogie, la variation. Toute la Renaissance était traversée jusqu'à l'épistémologie de René Thom, qui signait une postface complice et aride au livre.
L'exercice de Méditations mythologiques, répondant aux méditations métaphysiques de Descartes, ausculté en profondeur par Pinchard, a pour fonction de ' saisir méthodiquement le sujet à son surgissement le plus libre et de lui montrer que, par un développement rigoureux de ses actes premiers, il engendre une mythologisation générale de l'existence ' (p.19). Il s'agit d'un acte à la fois de fondation et de transformation où la pensée se mesure à l'infini et non à sa finitude. Elle est capable, par une sorte d'autarcie éprouvée, s'étendant à tout ce qui est, s'aliénant pour y jouer la possibilité de l'esprit, de construire et de concevoir des ' objets-limites ', expressions, figurations, plans de conscience, légendes mythes matière subtile, espace qualifié qui devient, avec ses enroulements, ses vibrations, ses résistances, ' étendue mythologique ' dont la méditation prend ' en toute chose le parti de l'âme. Pour quelles fins ? Pour les fins d'une liberté dont il n'est ni idée ni exemple ' (p.95). Platon, Descartes, Malebranche, Leibniz, Dante, Rabelais et jusqu'à René Guénon et René Thom sont relus à la lumière vive d'une réflexion audacieuse, parfois exaltée, hardie dans sa formulation, qui ' des ruissellements (passe) au n?ud, des chemins au massif, et du plein à son conflit fondateur. ' (p.126). Plutôt qu'une pensée éthique, familière dans les parages actuels de la philosophie, nous allons, avec Pinchard, vers une pensée métamorphique, et nous entendons les inflexions d'un Orphée cosmographe. Suggérons les pages fulgurantes, au plus loin de toute lecture philosophante, de la première section :
' Solipsisme du Livre ' où Dante (à qui Pinchard a consacré un essai magistral Le Bûcher de Béatrice) est Le Livre, le nom et le don du Livre, par quoi chaque lecteur désigne et dissipe son origine.
Un livre qui se médite dans l'ordre même où il est écrit, pour reprendre Vico. Et c'est vertigineux.
(Sami El Hage)

Papier machine

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Derrida Jacques
Ed. Galilée

Littérature, Philosophie, Politique.

Il s'agit, pour Derrida, de penser, dans une nouvelle configuration, la matérialité (et la matérialisation) de l'écriture : ce qui lui donne naissance, ce sur quoi elle s'affirme, par quoi elle prend corps et forme, là où elle se termine : le papier et la machine, tour à tour support et surface, lieux d'inscription et circonstances d'accueil et de recueil de la pensée. Conférences, entretiens, réponses à des enquêtes, lettres, propos, demandés ou provoqués par des revues, journaux, ou réunis dans des volumes collectifs. Geste rhétorique et politique : textes de circonstances.
Papier machine , sans trait d'union, est une nouvelle figure de l'adresse philosophique. A la Bibliothèque nationale, Derrida revient, en le prolongeant et l'amplifiant, sur un titre de Blanchot : Le livre à venir et revisite Mallarmé. Dans l'enceinte d'une université, il remet en analyse la scène de Rousseau et de son ami Paul de Man, et traverse, à nouveau, Les confessions de Saint Augustin. Déroule ce ruban d'une ancienne machine encore neuve de ses questions. Traite de la machine à traitement de texte : une autre expérience de la mémoire et de l'archive, sans rature, sans négatif, en révision indéfinie. Salue, dans une longue analyse annotée, les moments vifs de l'?uvre et de l'engagement de Sartre. Rédige une lettre pour Mumia Abu-Jamal adressée à Clinton et restée sans réponse. Répond, d'un parti pris, à un appel pour la paix civile en Algérie. Fait résonner, d'une manière inattendue, l'expression du « sans-papier », de la bibliothèque et de ses rayonnages qui encombrent et cloisonnent la demeure jusqu'aux « sans papiers » pour qui le papier, « un » papier, est la loi, fait force de loi (légalisation, régularisation), est le moi, le chez soi. Des textes sur le principe d'hospitalité, l'utopie im-possible, l'idée d'intellectuel, la pédagogie du savoir, vous entraînent dans un jeu vertigineux de paradoxes qui produit une pensée attentive à ce dont elle se nourrit : le paradoxe lui-même.
(Sami El Hage)

Esprit n°323/Mars-avril 2006. La pensée Ricoeur

Esprit n°323/Mars-avril 2006. La pensée Ricoeur
Revue
Ed. Esprit

Méditations mythologiques est le prolongement et la condensation, le précipité épuré et apuré d'un livre-somme de Pinchard :

La Raison dédoublée. La fabbrica della mente (Aubier, 1992), où une critique mythologique de la raison, à travers le conflit entre la scolastique et l'humanisme italien, en s'appuyant sur l'?uvre de Giambattista Vico, était menée rigoureusement comme une enquête sur les pouvoirs géminatoires de l'esprit : le deux, la doublure, le ' aussi ', l'intervalle, l'analogie, la variation. Toute la Renaissance était traversée jusqu'à l'épistémologie de René Thom, qui signait une postface complice et aride au livre.
L'exercice de Méditations mythologiques, répondant aux méditations métaphysiques de Descartes, ausculté en profondeur par Pinchard, a pour fonction de ' saisir méthodiquement le sujet à son surgissement le plus libre et de lui montrer que, par un développement rigoureux de ses actes premiers, il engendre une mythologisation générale de l'existence ' (p.19). Il s'agit d'un acte à la fois de fondation et de transformation où la pensée se mesure à l'infini et non à sa finitude. Elle est capable, par une sorte d'autarcie éprouvée, s'étendant à tout ce qui est, s'aliénant pour y jouer la possibilité de l'esprit, de construire et de concevoir des ' objets-limites ', expressions, figurations, plans de conscience, légendes mythes matière subtile, espace qualifié qui devient, avec ses enroulements, ses vibrations, ses résistances, ' étendue mythologique ' dont la méditation prend ' en toute chose le parti de l'âme. Pour quelles fins ? Pour les fins d'une liberté dont il n'est ni idée ni exemple ' (p.95). Platon, Descartes, Malebranche, Leibniz, Dante, Rabelais et jusqu'à René Guénon et René Thom sont relus à la lumière vive d'une réflexion audacieuse, parfois exaltée, hardie dans sa formulation, qui ' des ruissellements (passe) au n?ud, des chemins au massif, et du plein à son conflit fondateur. ' (p.126). Plutôt qu'une pensée éthique, familière dans les parages actuels de la philosophie, nous allons, avec Pinchard, vers une pensée métamorphique, et nous entendons les inflexions d'un Orphée cosmographe. Suggérons les pages fulgurantes, au plus loin de toute lecture philosophante, de la première section :
' Solipsisme du Livre ' où Dante (à qui Pinchard a consacré un essai magistral Le Bûcher de Béatrice) est Le Livre, le nom et le don du Livre, par quoi chaque lecteur désigne et dissipe son origine.
Un livre qui se médite dans l'ordre même où il est écrit, pour reprendre Vico. Et c'est vertigineux.
(Sami El Hage)

Penser le multiple

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Badiou Alain
Ed. Harmattan

La philosophie aggrave tous les cas qu'elle traite, les problèmes qu'elle soulève,

en cela fidèle à son site premier et dispersé. Elle ne se contente pas de « poser-les-bonnes-questions » ni de réfléchir (sur) son époque, rivalisant de sagesse ou légiférant de certitude au sujet de ce qu'il y a à savoir, eu égard à ce qui se présente, commentant interminablement les faits du jour et les malheurs du temps. Si Badiou est une singulière figure de la philosophie contemporaine, généreuse et revêche comme pourrait l'être celle de Deleuze, c'est en raison et en vertu de ce parti pris de la philosophie de ne céder à aucune litanie de la fin (d'elle-même, de la métaphysique, des idéologies, du progrès?), ni à aucun pathos de sa « responsabilité écrasante » face aux crimes du siècle, à un état de choses « socialement » désastreux ou historiquement déterminant, et qui demanderait de sa part réévaluation et comptes à rendre. Ni acquiescement ni reniement. La philosophie constitue, conçoit, un « espace conceptuel unifié où prennent place les nominations d'événements qui servent de point de départ aux procédures de vérités », lit-on (chaque mot pèse) dans
Manifeste pour la philosophie (Seuil, 1989), salubre et caustique mise au point et comme la peau irritée de l'?uvre monumentale qui l'a précédé : L'être et l'événement(Seuil, 1988), que le volume publié tente à la fois de faire saillir les nervures, mais aussi d'en repérer les béances et les obstructions, les torsions de lecture pointées avec sévérité par tous les intervenants, de développer, dans toutes ses ramifications, ce que Badiou entend par les « procédures génériques » productrices de vérités, et qui se nomment : le mathème, le poème, l'amour et la politique (les trois derniers attendant encore leur axiomatique). C'est sous ces conditions et dans la disposition conjoncturelle de la compossibilité de ces procédures que s'exerce une pensée « sur la brèche du temps », un temps capté par la déréliction du thème de la finitude, ou la nostalgie du sol grec de la Présence » (Le nombre des nombres, Seuil, 1990, p.75). Il n'y a là aucune arrogance ou reprise de savoirs institués, mais « un pas de plus » (Manifeste?, p.12) que le philosophe doit tenir à poser, avancer, soutenir, spécifier, nommer, avec méthode et dans un souci de rationalité évitant toute « obscure profondeur » (Multitudes n°1 p.201, note). C'est cette tenue affirmative, ce geste impératif (parfois tranchant, qui décide et prescrit) de la fidélité à la pensée, en pensée, qui qualifie souverainement l'?uvre de Badiou dans toutes ses déclinaisons « formelles » : le roman, l'essai, le théâtre, le traité, le manuel, mais aussi l'activité d'éditeur, de directeur de collections etc.
Nous regrettons cependant l'absence d'ensemble des romans de Badiou, le diptyque babèlien et rébarbatif de La trajectoire inverse (« Almagestes » et « Portulans »), le très hugolien Calme bloc ici-bas, ainsi que le cycle théâtral des Ahmed, magnifique personnage qui philosophe pour « armer les enfants de toutes les ressources de la langue et de la pensée » et « le faire dans la puissance du rire » (Actes Sud/Papiers, 1995).
Alain Badiou, penser le multiple est une traversée, en profondeur et en détail, la consistance et l'acuité critique des analyses donnant l'exacte mesure de l'ampleur proprement sidérante du système, des thèses philosophiques de Badiou depuis Théorie du sujet, et qui nécessite de la part du lecteur une connaissance sûre de l'?uvre.

Revue internationale de philosophie n°1/2006 - mars 2006. Emmanuel Levinas

Revue internationale de philosophie n°1/2006 - mars 2006. Emmanuel Levinas
Collectif
Ed. Revue internationale de philosophie

Méditations mythologiques est le prolongement et la condensation, le précipité épuré et apuré d'un livre-somme de Pinchard :

La Raison dédoublée. La fabbrica della mente (Aubier, 1992), où une critique mythologique de la raison, à travers le conflit entre la scolastique et l'humanisme italien, en s'appuyant sur l'?uvre de Giambattista Vico, était menée rigoureusement comme une enquête sur les pouvoirs géminatoires de l'esprit : le deux, la doublure, le ' aussi ', l'intervalle, l'analogie, la variation. Toute la Renaissance était traversée jusqu'à l'épistémologie de René Thom, qui signait une postface complice et aride au livre.
L'exercice de Méditations mythologiques, répondant aux méditations métaphysiques de Descartes, ausculté en profondeur par Pinchard, a pour fonction de ' saisir méthodiquement le sujet à son surgissement le plus libre et de lui montrer que, par un développement rigoureux de ses actes premiers, il engendre une mythologisation générale de l'existence ' (p.19). Il s'agit d'un acte à la fois de fondation et de transformation où la pensée se mesure à l'infini et non à sa finitude. Elle est capable, par une sorte d'autarcie éprouvée, s'étendant à tout ce qui est, s'aliénant pour y jouer la possibilité de l'esprit, de construire et de concevoir des ' objets-limites ', expressions, figurations, plans de conscience, légendes mythes matière subtile, espace qualifié qui devient, avec ses enroulements, ses vibrations, ses résistances, ' étendue mythologique ' dont la méditation prend ' en toute chose le parti de l'âme. Pour quelles fins ? Pour les fins d'une liberté dont il n'est ni idée ni exemple ' (p.95). Platon, Descartes, Malebranche, Leibniz, Dante, Rabelais et jusqu'à René Guénon et René Thom sont relus à la lumière vive d'une réflexion audacieuse, parfois exaltée, hardie dans sa formulation, qui ' des ruissellements (passe) au n?ud, des chemins au massif, et du plein à son conflit fondateur. ' (p.126). Plutôt qu'une pensée éthique, familière dans les parages actuels de la philosophie, nous allons, avec Pinchard, vers une pensée métamorphique, et nous entendons les inflexions d'un Orphée cosmographe. Suggérons les pages fulgurantes, au plus loin de toute lecture philosophante, de la première section :
' Solipsisme du Livre ' où Dante (à qui Pinchard a consacré un essai magistral Le Bûcher de Béatrice) est Le Livre, le nom et le don du Livre, par quoi chaque lecteur désigne et dissipe son origine.
Un livre qui se médite dans l'ordre même où il est écrit, pour reprendre Vico. Et c'est vertigineux.
(Sami El Hage)

Michel De Certeau. Le marcheur blessé

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Dosse François
Ed. La Découverte

Toute biographie est un tombeau, une consécration et un enfouissement.

Qui veut dire le tour de la question oublie les tours et disperse la question. « Ces « chers disparus », on les avait apprivoisés dans nos devantures et dans nos pensées, mis sous verre, isolés, grimés, offerts ainsi à l'édification ou destinés à l'exemplarité » écrit De Certeau dans un beau livre rare : L'Absent de mémoire (Mame, 1973, p.156). L'imposante biographie que lui consacre François Dosse est à l'image de la vie et du parcours de Michel De Certeau : foisonnante, haletante (Certeau était un infatigable voyageur), en transit perpétuel, en cheminement continu. Dosse a suivi Certeau : tout lu, de et sur lui, compulsé toutes les archives - qu'il cite abondamment ? interrogé les amis, collaborateurs, collègues, innombrables. L'impression et l'incertitude qui s'en dégagent, et la liste vertigineuse (p.12) de ceux présents à ses obsèques l'attestent : anthropologue, sémiologue, historien, sociologue, théologien, co-fondateur de l'Ecole freudienne de Paris, Certeau fut un passeur considérable, un arpenteur frontalier de toutes les disciplines, incitateur et agitateur de toutes les recherches, les accompagnant généreusement de leur naissance et, avec une attention soutenue, jusqu'à leur accomplissement. « Une curiosité insatiable, scrutatrice, impérieuse » disait-il de Foucault (L'Absent? , p.116). Autant pour lui-même. « Une passion de l'altérité » écrivait la fidèle Luce Giard dans un magnifique Cahiers pour un temps (Centre Pompidou, 1987). Acteur de sa démarche, cartographe de ses itinérances, Certeau a su s'exposer à tous les courants, et il en a tiré un savoir « voyagé » (comme Serge Daney appelait dans son Journal à un cinéma « voyagé ») : traversé, vérifié, remué et passé. Rien d'une thésaurisation des acquis malgré l'étendue des connaissances. Loin des grilles interprétatives et des cadres théoriques, la tentative de Certeau est plutôt d'élucudation nécessaire (comme il le dit de mai 68 dans La prise de parole ? Seuil/Points, 1994, p.39), que de compréhension enveloppante (à la différence de Ricoeur, autre lecteur vorace mais moins hérétique), de pénétration des champs et des domaines à explorer : notes, réflexions, synthèses denses et rapides, études cursives en vue de l'incursion, recensions et articles sondeurs? « Ecritures-labeurs », disait-il modestement. Il s'agit moins d'épuiser le savoir, dans une indispensable mais vaine érudition qui se l'approprierait, mais de la prendre en écharpe, en « perspective » et de tresser, de proche en proche, ses lignes de fuite au plus loin de son lieu d'origine. Haute pratique de l'écart. Un pas de côté, plutôt qu'un pas de plus. Approche imperfective et stratifiée qui culmine dans ce chantier admirable, ouvert à tous les vents, qu'est L'invention du quotidien (dont le premier volume, Arts de faire, est entièrement rédigé par Certeau) : une sociographie empathique et affine (ce « quasi-concept d'affinité » écrit-il dans Politique de la langue ? Folio actuel, p.54), une microphysique des pratiques sociales et culturelles qui cherche à repérer l'usage à partir de l'étude des objets et des combinaisons d'opérations qui mettent en place les individus et les groupes. Elever l'ordinaire à une intelligibilité commune (ce qu'a manqué la sociologie de Bourdieu par exemple). Nous lirons dans ce volume un texte séminal : « Lire : un braconnage », et, en linéament, une anthropologie du croire qui se retrouvera dans l'?uvre ultime et restée inachevée : La fable mystique, XVIe-XVIIe siècles (Tome 1, Gallimard/Tel ,1987), où l'énonciation mystique est expérimentalement saisie : le corps de la langue exsude, passions, terreurs, béatitudes retournent le discours spéculatif sans l'exclure, ouvrent à une « poétique du corps » (pp.407-411). Ecrire convoque et taraude l'absent. Les « lectures traversières » de Certeau, pour reprendre le beau titre de Louis Marin, nous l'adressent avec le trouble d'un deuil de l'unité.

Enfants sauvages. Approches anthropologiques

Enfants sauvages. Approches anthropologiques
Strivay Lucienne
Ed. Gallimard

Pourquoi les enfants que l'on dit avoir été adoptés par des animaux, qui ont connu le traumatisme d'un isolement total dans la nature ou une claustration prolongée suscitent-ils tant de fascination ? D'où vient, par exemple, que la presse d'aujourd'hui ait trop rapidement tendance à parler d'enfant sauvage à propos de cas de maltraitance ou de marginalisation d'un jeune, quand l'anthropologie ne semble plus s'en préoccuper ?

On n'a pas toujours ni partout parlé d'enfant sauvage. C'est surtout en Occident, pendant deux ou trois siècles (du XVIe au XVIIIe), qu'il est au coeur d'une recherche sur la nature de l'homme, sa sensorialité, sa stature, sa subsistance, la nécessité ou non de sa vie sociale, son esprit ou son langage.

Qu'est-ce donc qui a pu faire émerger comme un modèle, impliquant l'ensemble des connaissances - philosophie, science politique, droit, histoire naturelle, médecine et psychologie -, ce qui n'était resté longtemps qu'une curiosité assez anecdotique et qui a fini par redevenir un fait divers ? se demande l'anthropologue Lucienne Strivay. Sans refaire une histoire critique des témoignages, ni trancher l'alternative sommaire entre sauvagerie et déficience mentale, elle entreprend ici l'archéologie conceptuelle de cette figure essentielle.

Comment est-on passé de la fable, des mythes, des contes, des textes sacrés ou des hagiographies, ou encore des curiosités naturelles, au questionnement sur les origines : celles des langues, des sociétés, de la culture, de l'homme ? Comment les enfants sauvages ont-ils été utilisés par la pensée occidentale comme un instrument de projection jusqu'à représenter la faille ou la caution des valeurs de la culture ?
Présentation de l'éditeur

Dernier royaume. Tome 1, Ombres errantes. Tome 2, Sur le jadis. Tome 3, Abîmes

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Quignard Pascal
Ed. Grasset

Pascal Quignard titrait un admirable essai sur Louis-René des Forêts : Un v?u de silence (Fata Morgana, 1985).

Lecteur, liseur, « chien de lisard » décochait-il dans un récit essentiel : Le lecteur (Gallimard, 1985), dont la fulgurance irise et irrigue toute l'?uvre à venir. Lecteur solitaire est un pléonasme pour Quignard. Lire est une posture, un « physique » vrillé à un inassouvissement initial. Il faut voir profiler le portrait en miroir que dresse Quignard de La Bruyère dans Une gêne technique à l'égard du fragment (Fata Morgana, 1986 pp 66-67). L'être lecteur est une texture et un élan. Veiller, voler, chasser, guetter, flairer, bondir, rapiner, ravir, dévorer : écrivain prédateur, lecteur épieur. Rapacité de la littérature : traces, indices, reliques, bris, tatouages, empreintes, enfantillages et distractions, anecdotes et « sordidissima », la littérature se repaît de tout. Les Petits traités (Maeght tomes I-VIII, 1990), suite monumentale déployant l'arche des connaissances austères et disparates, déterrées et comme rebaptisées, sont des demeures à la fois fantomatiques et poreuses d'où sourd la mélancolie d'un art poétique qui travaille la nuit des temps comme un grand récit fragmenté et lacunaire dont il s'agit de soutirer la flèche primordiale et d'ausculter les lettres dispersées. Il y a du chiffonnier benjaminien chez Quignard, à la recherche d'une voix première assourdie.
Avec Dernier royaume, Quignard entame une encyclopédie des origines, dont trois volumes paraissent, et qui annonce un ensemble plus ample et plus solaire que les Petits traités, moins endeuillé que Vie secrète (Gallimard, 1998), somme en soi contenant une dramatique intransitive et blessée, où « une méditation sans concepts » s'approche de la nuit de l'origine et ouvrant une ère non verbale {qui} est l'espace même du silence. Dernier royaume est, d'autre part, plus offensif ; la force d'attrape et d'attaque s'accroît ; les chapitres sont autant de têtes chercheuses et captatrices , découpant dans un corpus introuvable des récits-commentaires (forme hybride articulée) où Quignard se fait chroniqueur, (af)fabuliste, conteur (ce qu'il, affectionne, le conte étant le « plus ancien », le « moins humain » et le « plus onirique » , III, 205), mémorialiste de mémoires englouties, « chaque tome reflèt{ant} tout le ciel de son origine explosive jusqu'à nous », dit-il dans le beau livre-entretien avec Chantal Lapeyre-Desmaizon (Le Flohic, 2001,p.213).
« Dernier royaume est le tout », dit-il encore, où il s'agit d' « un travail du langage pesant, pensant, penchant, dépensant lui-même » (I,16). S'installant décisivement dans une « anachorèse dérimante » (I, 126), d'habiter un secret en le confrontant au paradoxe de sa nomination , la tension est extrême et inaltérable entre « Il faut un nom à l'anonyme » (I, 170) et « Nommer vieillit le monde » (II, 120). Si Quignard ressuscite des noms perdus, glose des phrases détachées de leur laisse insue, débusque quelques mots effrayés de palpiter dans une langue qui leur donne le ton, c'est dans une achronie et une anachronie qui se partagent ce qui nous précède, ce qui n'est plus, et ce qui, n'étant plus, n'est pas moins contemporain par exhumation. Un « avant l'avant » (II, 195) que Quignard appelle « le Jadis », l'origine éclatée en mille morceaux, recomposée, récapitulée avec tous les passés décomposés. « Inconditionnel sortir »(II,142). Intensifier le présent et revivifier le Jadis, devenir son Orphée, l'orfèvre de son assomption, et pour cela humer les origines, héler les ancêtres, houspiller les modernes de la perte sèche des lieux de l'ancien. Lire serait « incendier de perte le perdu » (I,136). Mais « la meilleure source est celle qui éparpille l'?il de l'épouvante? Ecrire pointe et assigne des fragments atterrés » écrit Jean-François Lyotard dans un magnifique texte consacré à Pascal Quignard (in Revue des Sciences humaines 260,2000 p.254).
Dire l'origine et la « pratiquer ». L'écriture déclenche et enclenche, augure et inaugure, sans prédiction et sans avenir. Ce pouvoir exorbitant de la littérature est guetté par l'ornière et l'origine. Cette dernière contamine une écriture, celle de Quignard, qui parfois se cite, s'érige en formules, prend de la hauteur, « vues sur échasse » dirait Wittgenstein qui ne donnent plus à voir, mais voient, seules.

T.1 19.05 ? - T.2 21.30 ? - T.3 20.20 ?

Le Monde des Femmes

Le Monde des Femmes
Touraine Alain
Ed. Fayard

A la question «Qui êtes-vous?», les femmes d'aujourd'hui répondent successivement: «Je suis une femme», «Je me construis comme femme» et «Je le fais d'abord par la sexualité».

Les femmes, comme le révèle l'enquête de terrain sur laquelle repose ici l'analyse, nourrie par ailleurs des débats les plus actuels, vivent dans un univers cohérent de représentations et de pratiques, qui apparaît profondément différent de celui des hommes parce qu'il est orienté vers la création de soi et la recomposition de la société, alors que les hommes avaient conquis le monde en concentrant les ressources dans les mains de certains d'entre eux et en réduisant les travailleurs, les colonisés, les femmes et les enfants à des figures de l'infériorité. Parce qu'elles n'avaient été définies que comme l'autre de l'homme, selon le mot de Simone de Beauvoir, elles cherchent maintenant à dépasser, pour elles-mêmes et pour les hommes, l'opposition du corps et de l'esprit, de la vie privée et de la vie publique, des hommes et des femmes.

Avec les femmes, la conquête du monde s'efface devant la construction de soi. Faut-il s'étonner, dans ces conditions, qu'elles assument avec tant d'évidence et de détermination l'avènement de cet univers à dominante culturelle qui s'impose à nos yeux?
Présentation de l'éditeur