La condition cosmopolite. L'anthropologie à l'épreuve du piège identitaire

La condition cosmopolite. L'anthropologie à l'épreuve du piège identitaire
Agier Michel
Ed. La Découverte

La mondialisation libère les uns et oppresse les autres. Et dans cette partition du monde, chacun est renvoyé à une identité prétendument essentielle et « vraie ». D'où un véritable « piège identitaire », négation de l'autre et de sa subjectivité, parfois justifié par l'anthropologie - à l'opposé de sa vocation humaniste et critique. Face à ce défi, le regard contemporain sur le monde doit être repensé, en dépassant le relativisme culturel et ses « ontologies » identitaires.

Dans ce livre, Michel Agier prend une position résolument « décentrée », invitant le lecteur à reconsidérer les sens de la frontière : lieu de passage, instable et sans cesse négociée, elle nous fait humains en instituant la place et l'existence sociale de chacun tout en reconnaissant celles des autres. Le mur est son contraire : il incarne le piège identitaire contre l'altérité.

Cette enquête sur l'état du monde et sa violence, sur les frontières et les murs, sur le sens des mots (« identité », « civilisation », « race », « culture ») propose ainsi une réflexion originale sur la condition cosmopolite, figure à double face : d'un côté, l'étranger absolu, global et anonyme, que dessinent les politiques identitaires sous des traits effrayants ; de l'autre, le sujet-autre, celui qui, venant de l'extérieur de « mon identité », m'oblige à penser tout à la fois au monde, à moi et aux autres. En plaidant pour la validité de l'approche anthropologique, Michel Agier montre ici que pour dépasser le piège identitaire, d'autres manières de penser sont possibles. Réapprendre à passer les frontières où se trouve l'autre, à les reconnaître, est devenu l'un des enjeux majeurs de notre temps.

Descartes et la voie de l'analyse

Descartes et la voie de l'analyse
Dubouclez Olivier
Ed. PUF

On a pris l’habitude de voir en l’analyse un instrument logique de décomposition et de clarification des concepts, confirmant du même coup l’évaluation critique qu’en a donnée Kant : l’analyse est un procédé stérile qui ne contribue en rien à l’expansion et au renouvellement des connaissances.
Soulignant la cohérence de ses emplois historiques, le présent ouvrage cherche au contraire à rétablir l’analyse en sa fonction inventive : de l’Antiquité au XVIIe siècle, la méthode analytique constitue, en effet, une solution aux insuffisances de la déduction logique s’appuyant sur la construction et le déchiffrement des figures, elle offre une voie à la fois détournée et probante pour la résolution des problèmes.
Descartes est l’héritier de cette tradition, mais il est aussi, à maints égards, l’artisan de la conception moderne de l’analyse dont il a fait la voie privilégiée de la connaissance de soi dans les Méditations

métaphysiques. Accomplissement heuristique de « l’ordre des raisons » mais aussi aventure temporelle inscrite dans la durée féconde de la méditation, l’analyse se révèle alors l’instrument d’une raison radicalement inventive.

La chair de l'empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial

La chair de l'empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial
Stoler Ann Laura
Ed. La Découverte

«L'homme reste homme tant qu'il est sous le regard d'une femme de sa race.» Dans les colonies, cette phrase n'a rien d'un paisible constat. Comme le montre avec force l'historienne et anthropologue états-unienne Ann Laura Stoler, c'est une injonction qui trahit une inquiétude, inséparablement raciale et sexuelle, sur l'ordre du monde colonial.

Du ventre des maîtresses au sein des nourrices, l'empire (qu'il soit français, britannique, néerlandais, ou autre, en Afrique, en Asie et ailleurs) est obsédé par la police de l'intimité : il régule les relations sexuelles, entre prostitution, concubinage et mariage, en même temps que la reconnaissance des enfants métis et l'éducation des enfants blancs. Car, au moins autant que des «autres» racialisés, c'est bien de «blanchité» qu'il s'agit.

Mais ce que le colon savait, les études coloniales l'avaient oublié. Telle est la leçon coloniale que nous offre Ann Laura Stoler, relisant la biopolitique selon Michel Foucault à la lumière crue de l'empire : les savoirs sexuels du colonisateur sont aussi des pouvoirs raciaux, tant la mise en ordre est également un rappel à l'ordre.

Cet ouvrage déjà classique participe d'un renouveau des études coloniales, qui nous invite à penser ensemble le colonisateur et le colonisé, mais aussi la métropole et l'outre-mer. Ainsi, sa traduction aujourd'hui en français ne nous parle pas seulement d'ailleurs, mais pas uniquement non plus d'hier : si notre présent est travaillé par l'histoire, c'est que les «débris d'empire» continuent de joncher notre actualité.

Avant le genre. Triptyque d'anthropologie hardcore

Avant le genre. Triptyque d'anthropologie hardcore
Désveaux Emmanuel
Ed. EHESS

L'idée que l'on se fait de la polarisation entre l'homme et la femme serait universelle. Tantôt on explique cette dualité par des présupposés tirés de la nature (quelle nature ?) tantôt, comme le font les «études de genre», on la considère toujours et partout comme une pure construction de l'esprit dénuée de toute justification biologique.

Emmanuel Désveaux récuse cette alternative avec force. Pour lui, il s'agit d'écouter ce que l'ethnographie - ou ses équivalents, dans le monde occidental, que sont la littérature, la peinture classique et le cinéma - a à nous dire dès lors qu'elle se penche sur trois aires culturelles radicalement distinctes : l'Amérique, l'Australie et l'Europe. L'angle d'attaque se trouve renversé : il est question de comprendre comment les conceptions - qui sont toujours d'ordre phénoménologique - de ce qui fonde la différence des sexes créent de la différence d'un point de vue culturel.

Ecrits d'Amazonie. Cosmologies, rituels, guerre et chamanisme

Ecrits d'Amazonie. Cosmologies, rituels, guerre et chamanisme
Métraux Alfred
Ed. CNRS

Connu pour ses ouvrages sur l'île de Pâques et le culte vaudou, Alfred Métraux (1902-1963) est une des grandes figures de l'ethnologie française, et un personnage inclassable. Chartiste, ami de Georges Bataille et de Michel Leiris, responsable à l'UNESCO de programmes, partagé entre l'Amérique du Sud où il a passé son enfance, la France où il a étudié, l'Amérique où il a enseigné et travaillé au Handbook of South American Indians, il a construit une oeuvre multiple, prodigieusement documentée, rigoureuse et nourrie, écrit Lévi-Strauss, de « la richesse d'une expérience telle qu'aucun ethnologue n'en a probablement possédé de semblable ».

La sélection, inédite en français ou inaccessible aujourd'hui, de ses travaux et de ses synthèses, met ici en valeur ses recherches américanistes sur les Indiens d'Amazonie et du Chaco. Le lecteur y trouvera ses contributions les plus novatrices : ses synthèses sur les cosmologies, les rituels et les systèmes chamaniques des Indiens des basses terres mais aussi sa défense de la civilisation des autochtones amérindiens.

Une oeuvre d'une rare fécondité intellectuelle à redécouvrir.

Wittgenstein

Wittgenstein
Collectif
Ed. Cerf

Philosophe génial et inclassable, Wittgenstein continue aujourd'hui encore à fasciner et, malgré la quantité considérable d'études qui lui ont été consacrées depuis un demi-siècle, son oeuvre et sa pensée conservent une part irréductible de mystère. Celui qui désirait rester dans l'histoire comme l'homme « qui a brûlé la bibliothèque d'Alexandrie » - c'est-à-dire qui a mis un terme à la « grande philosophie occidentale » -, comme il le confiera un jour dans un manuscrit, est d'abord un penseur acharné remettant sur le métier, jour après jour, avec une obstination confinant à l'obsession, les mêmes problèmes. Un philosophe sans concessions, refusant toute facilité et exerçant sur lui-même son impitoyable esprit critique.

Ce volume s'efforce de rendre compte des différentes facettes de son oeuvre en rassemblant des études rédigées à l'origine en différentes langues - pour les unes déjà classiques, pour les autres inédites -, et en laissant la place aux controverses exégétiques qui ont émaillé sa réception, à commencer par celle intervenue ces vingt dernières années entre les tenants du New Wittgenstein et les partisans de la lecture orthodoxe. Les contributeurs montrent l'actualité de Wittgenstein pour la philosophie en général, bien au-delà du cercle de ses disciples et par-delà le clivage, peu pertinent pour appréhender sa pensée, entre philosophie continentale et philosophie analytique.

Au jour le jour

Au jour le jour
Bollack Jean
Ed. PUF

Ces notes brèves, désignées par la lettre la plus énigmatique de l'alphabet, la lettre X, forment un «livre», et comme une somme personnelle. Cohérente et morcelée, elle n'entre pas forcément dans l'un des genres usuels, si ce n'est, d'assez loin, dans celui de l'Encyclopédie, dont les lumières brisées, et parfois rappelées, pourraient l'avoir inspirée. Les regroupements par thèmes conduisent d'un sujet à l'autre, d'«Allemagne» à «Vatican», de l'Antiquité à la modernité, d'Homère à Celan, de Sappho à Mallarmé, de l'herméneutique à la religion.

L'ensemble a l'allure d'un journal. L'auteur s'exprime, rapporte et juge, s'ouvrant à l'actualité et portant témoignage. Le but est de faire voir et de situer les problèmes qui nous occupent dans les domaines les plus éloignés et les plus proches. Il s'agit de prises de position, ou d'étonnements, suscités souvent par des événements ou des rencontres, et toujours accompagnés par un engagement résolu et partisan. Le compte rendu des médias est un aliment privilégié. Rendant compte d'un livre, il est à son tour recensé ; l'opinion se nourrit d'une opinion et prend le relais. L'intérêt se déclare, il reste subjectif. L'herméneutique, ou l'art du déchiffrement, est appliquée à toute la réalité politique et littéraire.

Lettre sur Derrida. Combats au-dessus du vide

Lettre sur Derrida. Combats au-dessus du vide
Faye Jean-Pierre
Ed. Germina

Cette lettre adressée à Benoît Peeters, auteur d'une biographie de Jacques Derrida, narre les étapes, au début des années 80, de la fondation d'un « Collège philosophique international », projet imaginé et lancé par Jean-Pierre Faye. Il deviendra le « Collège international de philosophie ». Il était intéressant de retracer le « timing » exact de ces moments où s'inscrit, comme second venu, le nom de Derrida - puis comme premier, quand il décide de prendre en main la destinée du Collège au cours de l'année 1982.

Cette histoire pourrait n'être que celle d'une soif du pouvoir qui tourne le dos à une amitié. Mais on peut trouver que ce choix du pouvoir entre en résonance avec les étranges et dangereux choix terminologiques et narratifs de l'auteur de la Grammatologie. Jean-Pierre Faye rappelle que la « déconstruction », l'Abbau de Heidegger, est issue d'un contexte où il s'agit de « regagner les expériences originaires de l'Être dans la métaphysique ». Ces expériences, au temps du Reich nazi, jaillissaient, pour Heidegger, de « la pensée de la race »...

Et Derrida a-t-il eu conscience de ce que sa déconstruction du « logocentrisme » empruntait à Ludwig Klages, l'un des plus célèbres fondateurs de la graphologie ? Le combat de ce dernier contre le logos fut chaudement approuvé par le « Docteur Goering », neveu du fameux maréchal, et « führer de la psychothérapie »...

Jusqu'à quel point Derrida comprit-il ce qu'avait de terrible et d'impensé sa volonté de « clôturer » la « métaphysique occidentale » ? Savait-il que le tournant qui amène Heidegger à condamner la métaphysique comme un équivalent du « nihilisme », venait de l'attaque portée contre lui par le recteur SS de Heidelberg, Ernst Krieck, lequel l'accusa, en l'an 34, d'être un « métaphysicien nihiliste », c'est-à-dire proche en l'esprit des « littérateurs juifs »...

Est-il permis d'ignorer les terribles contextes où s'enracinent des langages, et leurs effets de mort à travers l'Histoire ? La philosophie, n'est-elle pas, avant toute chose, ce langage qui garde mémoire de ses propres langages, de leurs migrations, de leurs effets sur l'Histoire ?

Le Nécessaire et l'universel. Analyse et critique de leur corrélation

Le Nécessaire et l'universel. Analyse et critique de leur corrélation
Halimi Brice
Ed. Vrin

Toute vérité universelle est-elle nécessaire ? Toute vérité nécessaire est-elle universelle ? De Kant à Tarski, la tradition philosophique a dans son ensemble admis, sans la discuter, l'existence d'une corrélation entre ces deux propriétés. L'objet de ce livre est de remettre en question ce présupposé et de contester que l'universalité et la nécessité soient des propriétés équivalentes de vérités, et même qu'elles soient des propriétés de vérités. Corrélés, l'universel et le nécessaire renvoient chacun à une totalité de possibles dont l'origine est inexpliquée. Pensés séparément, ils peuvent au contraire être compris dans leur genèse. L'universel s'éclaire à la lumière de l'idée de généricité, qui prévaut sur celle de totalité ; le nécessaire se définit, non plus par le fait d'être vrai dans tous les cas possibles, mais en référence à un possible qui apparaît n'être ni totalisable, ni réductible à un seul et même plan.

Sur la pensée passive de Descartes

Sur la pensée passive de Descartes
Marion Jean-Luc
Ed. PUF

Apres avoir parcouru la théorie de la connaissance cartésienne (Sur l'ontologie grise de Descartes, Vrin, 1975), reconstitué sa doctrine métaphysique du fondement (Sur la théologie blanche de Descartes, Puf, 1981) et articulé sa double onto-théo-logie (Sur le prisme métaphysique de Descartes, Puf, 1986), on entreprend ici de réintégrer dans ce développement les questions, encore obscures et souvent laissées à part de l'ensemble, de la morale et des passions. Cette intégration dépend de la découverte du mode passif de la cogitatio, tel qu'il apparaît dès la VIe Méditation, anticipant d'ailleurs sur le concept phénoménologique de chair (Husserl, Henry). C'est à partir de ce « corps mien », « meum corpus » que se déploient en toute cohérence une morale et une union substantielle de l'âme avec le corps qui livrent vraiment les derniers fruits de la métaphysique cartésienne.