Cent vingt et un jours

Cent vingt et un jours
Audin Michèle
Ed. Gallimard

Dans ce livre, il y a des hommes et des guerres. Il y a aussi des femmes, qui essaient de ne pas subir. Il y a une recherche, des documents d'archives, des lettres, des photographies, des journaux intimes, des nombres, des témoignages, et les notes de l'historien qui mène cette recherche.

Il y a la grande histoire et l'histoire intime, l'amour, la guerre, les crimes, l'enfer, la mort. Il y a des Allemands, des étudiants, un fou, une « gueule cassée », des historiens, une infirmière, une jeune fille déterminée, des mathématiciens, des médecins. Il y a le XXe siècle, de l'Afrique coloniale au Paris de 1945 en passant par les champs de bataille de la Grande Guerre, un asile psychiatrique, Strasbourg en 1939 et Clermont-Ferrand, Paris occupé et une petite ville d'Allemagne.

Il y a la littérature, puisque l'historien décide, finalement, d'écrire un roman. Celui-ci ?

L'euphorie des places de marché

L'euphorie des places de marché
Carlier Christophe
Ed. Serge Safran

C'est un malheur très répandu : on passe sa vie au travail. On cohabite, on s'évite, on s'épie, on se désire... Norbert, directeur commercial solitaire et ambitieux, Agathe, secrétaire paresseuse mais débrouillarde, Ludivine, stagiaire énigmatique et tourmentée, sont voués à faire bureau commun. Leur vie ronronne, sur fond de crise économique. Un jour, survient un client américain qui suscite toutes les convoitises. Et voilà que les places financières du monde entier semblent s'enflammer.

Christophe Carlier, drôle et féroce, brosse une comédie virevoltante. Des êtres ordinaires sont soudain bousculés par un vent de folie, attisé par le grand bavardage médiatique. Un conte urbain où les aléas du coeur épousent le rythme erratique des places financières !

Sous la tonnelle

Sous la tonnelle
Yared Hyam
Ed. Sabine Wespieser

Pour garder vive la mémoire de sa grand-mère tout juste disparue, la narratrice se réfugie dans son boudoir, où se sont entassés au fil des ans lettres, dessins et carnets. Elle y retrouve la fantaisie, la liberté et la générosité de la vieille dame qui, pendant toute la guerre du Liban, a refusé, malgré les objurgations de sa famille, de quitter sa maison et son jardin, situés sur la ligne de démarcation entre Beyrouth Est et Beyrouth Ouest. Veuve à trente-et-un ans, cette encore jeune femme d'origine arménienne avait décidé de consacrer sa vie aux autres, après avoir juré fidélité à son défunt mari. Pour sa petite-fille, en instance de divorce, déchirée entre sa quête de liberté et son besoin d'amour, elle était un point d'ancrage et un modèle inatteignable.

Au fil du roman apparaît pourtant, derrière la figure idéalisée, une femme plus complexe et plus mystérieuse aussi. S'arrachant à son isolement, la narratrice finit par rejoindre dans le salon les visiteurs venus présenter leurs condoléances, ceux qu'elle appelle les « corbeaux ». Elle y croise un inconnu, dépité d'être arrivé trop tard pour remettre à l'occupante des lieux l'épais dossier qu'il lui destinait.

Pendant une longue conversation sous la tonnelle, la narratrice médusée va découvrir tout un pan caché de l'existence de sa lumineuse grand-mère. Car le visiteur que nul n'attendait n'est autre que le fils d'un homme épris d'absolu et d'archéologie, Youssef, que rencontra la jeune veuve lors d'une croisière en 1947.

Construisant son deuxième roman comme une invocation à cette grand-mère disparue, tissant la trame de son intrigue dans celle des déchirements de l'Histoire, Hyam Yared dresse là un très beau portrait de femme, hanté par ses propres obsessions sur la passion, le désir et la violence.

L'armoire des ombres

L'armoire des ombres
Yared Hyam
Ed. Sabine Wespieser

Beyrouth au moment des manifestations de 2005. Une comédienne se présente à un casting. L'accueil est étrange : dès son arrivée, l'ouvreuse lui demande de laisser son ombre au vestiaire. Le metteur en scène veut que l'actrice soit dépouillée de tout pour mieux s'emparer du rôle. Comme elle a un farouche besoin de gagner sa vie - le loyer que lui réclame sa propriétaire et l'éducation de son fils - elle accepte le bout d'essai.

Quand elle revient au théâtre après avoir décroché le rôle, le metteur en scène s'est envolé, et il n'y a pas de scénario. Pour tout décor une armoire, dans laquelle elle découvre... des ombres soigneusement pliées.

Devant un public de plus en plus nombreux, elle déploie les ombres, improvisant à partir de chacune d'elles : elle est Greta la prostituée, Mona la réprouvée... tout en se révoltant contre sa mère, une femme désespérément conventionnelle.

Alors qu'elle finit par se fondre jusqu'au vertige dans ses multiples identités, la comédienne dresse le tableau saisissant d'une société libanaise où les individus n'ont pas de place, et moins encore les femmes. Personne ne parvient à exercer son libre-arbitre, si fortes sont les pressions : même les manifestants exigent des passants une adhésion aveugle à leur cause...

Poète, Hyam Yared écrit un premier roman singulier qui capte à merveille le surréel et l'étrangeté du quotidien tout en livrant une vision du monde subversive et violente. Car son livre interroge avec clairvoyance une société cadenassée par le poids de l'histoire et des traditions, où toute tentative d'émancipation se paie au prix fort.

Les joueuses

Les joueuses
Billetdoux Augustin
Ed. Rivages

Deux jeunes femmes nouent, dès leur première rencontre en classe de théâtre, une amitié aussi forte qu'ambiguë. L'une, Zoé, la narratrice est comme sous l'emprise de l'autre, Lou, qui mène la danse. Unies par leur passion commune pour la scène, elles vivotent dans l'attente d'un rôle à leur mesure. L' époque n'est pas à la hauteur de leurs rêves. Elles se sentent bientôt à l'étroit sous les toits de Paris. Lorsqu'elles rencontrent un homme qui semble être la promesse d'un amour différent, les voilà parties pour le Brésil. S'ouvre alors pour elles la porte d'un imaginaire où les mystères du sacré et de la chair sont indémêlables.

Dans ce roman contemporain aux allures de fable initiatique, Augustin Billetdoux nous livre, avec un humour corrosif, le portrait d'une jeunesse fougueuse qui refuse le carcan d'un monde sans onirisme.

En numérique chez Tropismes : Les joueuses

Mali, ô Mali

Mali, ô Mali
Orsenna Erik
Ed. Stock

Voulez-vous les dernières nouvelles du Mali ?

Madame Bâ Marguerite se propose de vous y emmener.

Cette dame, qui n'est pas humble de nature, se prend pour une Grande Royale, une Jeanne d'Arc africaine. Elle veut libérer son pays des djihadistes et c'est son petit-fils, ex-footballeur devenu griot, qui raconte sa campagne mi-glorieuse, mi-désespérée.

Sur les pas de ce duo, vous rencontrerez les femmes échappées de justesse aux horreurs de la charia. Vous découvrirez l'économie très puissante et très illégale dont vit grassement le Sahara. Vous ferez connaissance avec des petits capitaines, soldats d'opérettes, terrorisés par les combats. Vous tomberez sous le charme de leurs épouses prédatrices, frénétiques de la Visa Premier. Vous remonterez le fleuve Niger en évitant toutes sortes de périls. Vous verrez comment et pourquoi bandits et djihadistes s'entendent comme larrons en foire. Vous saluerez des musiciens et des tisserands, inlassables créateurs des liens qui fabriquent un pays. Vous atteindrez juste à temps Tombouctou pour assister à l'arrivée des Français... Surtout, vous plongerez dans la réalité du Mali, sa vaillance, sa noblesse.

Mali, ô Mali !
Comment ne pas comprendre que ta fragilité est la nôtre ?

La traversée des plaisirs

La traversée des plaisirs
Roegiers Patrick
Ed. Grasset

«Depuis trente ans que je vis en France, il était temps de dire ce que je dois à la littérature française. La première partie de La traversée des plaisirs, intitulée 'Le corps des mots', est un voyage ludique dans ma bibliothèque. Portrait inattendu de neuf grands auteurs (Perec, Beckett, Céline, Dubillard, Leiris, Barthes, Michaux, Robbe-Grillet, Claude Simon), 'Le corps des écrivains' compose la seconde partie de cette escapade littéraire qui n'est pas un essai critique, mais un exercice d'admiration et une profession de foi dans les livres et l'écriture.»

L'homme peut-être. Et autres illusions

L'homme peut-être. Et autres illusions
Richard Jacques
Ed. Zellige

La musique est le fil qui relie entre elles ces trente variations sur le thème de l'illusion et de l'absence. Avec ironie, anxiété ou compassion, chaque nouvelle interroge notre éternel besoin d'évidence et les facettes miroitantes de ce que nous appelons la réalité. Usant d'un style volontiers elliptique, poétique, l'auteur construit un contrepoint qui mêle la fragilité de l'instant à celle de gens et de lieux d'autant plus incertains qu'ils sont familiers.

Ce qui frappe, dans cette trentaine de nouvelles courtes en demi-teinte, mais dont la demi-teinte est un piège, c'est la surprise qui nous attend à tout moment. L'auteur nous plonge dans un univers visuel et sonore qui est un mélange de rigueur et de fantaisie. Il situe certes ses récits dans une Belgique familière, mais dont il montre le côté insolite par un art de la variation très bien manié. Dans ce grand jeu sur la réalité et la représentation, il nous laisse sur plus d'interrogations que de réponses.  Pierre Mertens

Tomber sous le charme. Chroniques de l'air du temps

Tomber sous le charme. Chroniques de l'air du temps
A Dominique
Ed. Le mot et le reste

Utiliser son vécu pour écrire, composer, va de soi, mais je me sentirais bien limité si c'était là mon seul carburant, si ma mécanique interne n'était pas alimentée par d'autres combustibles. Il m'a toujours fallu en passer par les disques des autres pour renouveler le débat, éviter de piétiner les mêmes plates-bandes d'un album à l'autre. Les chroniques que j'écris rendent compte, sans la solder, de la dette ainsi contractée et, allons-y pour les grands mots, de ma gratitude envers d'autres artistes. Accessoirement, elles se font aussi l'écho, en parallèle, du work in progress qui préside à chacune de mes tentatives.

Dominique A chroniqueur, reste une facette méconnue de l'artiste. En fin observateur, il saisit, dans ses recensions musicales et littéraires pour Epok, TGV magazine, les Inrocks ou Le Monde des livres, la création de son temps, marquant une nette préférence pour les seconds couteaux. Par ailleurs, le journal de ses tournées et ses autocritiques - un retour sur ses propres albums - montrent combien, avec un regard curieux et amusé, l'écriture est au coeur de son existence.

Cannibale lecteur

Cannibale lecteur
Claro
Ed. Inculte

« On peut juger de la beauté d’un livre, à la vigueur des coups de poing qu’il vous a donnés et à la longueur de temps qu’on met ensuite à en revenir » : cette phrase de Flaubert, qui fait de la lecture une empoignade, dit assez clairement ce dont il s’agit ici : non pas simplement évoquer des livres, mais tenter d’écrire depuis leurs turbulences.

Car les livres – ceux qui « brisent la mer gelée – ne se contentent pas de nous transformer et de résonner en nous. Grâce à eux, nous quittons la langue commune pour apprendre d’instables dialectes et comprenons enfin ce que voulait dire Beckett quand il parlait d’échouer mieux. On croisera anciens et modernes, ogres et paladins, Butor et Tarkos, Claude Simon et Imre Kertész, Chevillard et Volodine, Jérôme Ferrari et André Hardellet, mais aussi Hélène Bessette, Pierre Michon, Thomas Bernhard, Ramón Sender, Jonathan Littell, etc.

Le clavier étant par ailleurs cannibale, le lecteur aura droit également à quelques exercices de dévoration, notre époque n’étant guère avare en nouvelles « têtes molles » : quelques coups de griffe, par-ci par-là, mais pas que pour rire de certains caniches littéraires : pour mieux retourner dans l’ombre des grands fauves – ainsi Faulkner, Céline et William Gass viennent-ils clore ce fiévreux diorama d’une certaine littérature contemporaine.

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